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Ubisoft joue une partie décisive : Black Flag cartonne, mais le navire reste fragile
Le succès d’Assassin’s Creed Black Flag Resynced offre une bouffée d’air bienvenue à Ubisoft : le remake a dépassé ses objectifs annuels en seulement quatorze jours, avec 3,5 millions d’exemplaires distribués. Mais derrière ce trésor inattendu, l’éditeur français poursuit une restructuration douloureuse, entre fermetures de studios, réductions de coûts et productions majeures repoussées. Une victoire importante, donc, mais certainement pas encore la fin de la tempête.
Le remake d’Assassin’s Creed Black Flag réalise un départ spectaculaire et offre enfin une bonne nouvelle à Ubisoft. Mais derrière les millions d’exemplaires écoulés, l’éditeur français reste engagé dans une restructuration massive, avec des studios fermés, des projets abandonnés et plusieurs grosses productions repoussées. Le trésor est bien réel, mais il ne suffira pas à réparer tout le bateau.
Pendant longtemps, Ubisoft a semblé naviguer sans véritable carte. Des jeux repoussés, des budgets qui gonflent, des productions accueillies fraîchement et une stratégie oscillant entre mondes ouverts gigantesques, abonnements, free-to-play et services en ligne.
Puis Edward Kenway est revenu.
Sorti le 9 juillet 2026, Assassin’s Creed Black Flag Resynced a dépassé les attentes commerciales annuelles d’Ubisoft en seulement quatorze jours. Le remake totalisait alors 3,5 millions d’exemplaires distribués, après avoir déjà franchi les deux millions dès sa première journée. Il a également enregistré environ 105 000 joueurs simultanés sur Steam, un record pour la franchise sur la plateforme.
Une réussite presque insolente pour la nouvelle version d’un jeu sorti initialement en 2013.
Mais avant de sabrer le rhum et de proclamer le sauvetage d’Ubisoft, il vaut mieux regarder ce qui se trouve sous le pont.
Black Flag rapporte un coffre rempli d’or
Avec ses batailles navales, son exploration des Caraïbes et son héros plus pirate qu’assassin, Black Flag reste l’un des épisodes les plus populaires de la licence. Ubisoft n’a donc pas vraiment choisi son remake au hasard.
Black Flag Resynced a été reconstruit avec une version récente du moteur Anvil. Le titre modernise notamment les combats, la furtivité, le parkour et les mécaniques navales, tout en ajoutant du contenu narratif. Le développement a été dirigé par Ubisoft Singapore, avec la participation de plusieurs équipes ayant travaillé sur l’original.
Ubisoft présente désormais ce lancement comme une première démonstration des bénéfices de sa transformation interne. Le jeu affiche une moyenne de 84 sur Metacritic et OpenCritic, ce qui en ferait l’épisode le mieux évalué de la série depuis le Black Flag original.
L’entreprise insiste aussi sur la part historiquement élevée des ventes PC, notamment aux États-Unis et en Chine. C’est important pour un éditeur longtemps associé aux consoles et à sa propre boutique, mais qui semble enfin comprendre qu’un lancement correctement exposé sur Steam peut produire des résultats intéressants. Quelle découverte révolutionnaire.
Ce succès valide également une stratégie particulièrement confortable : ressortir les licences les plus appréciées du catalogue en les reconstruisant pour les machines actuelles.
Après des années à courir après le prochain gigantesque jeu-service, Ubisoft vient de redécouvrir que les joueurs sont parfois disposés à acheter un bon jeu solo. Même lorsqu’ils l’ont déjà acheté treize ans plus tôt.
Une victoire qui arrive au meilleur moment
Ubisoft avait besoin de ce succès.
Au premier trimestre de son exercice 2026-2027, clos le 30 juin, l’entreprise a enregistré 255,8 millions d’euros de net bookings, soit une baisse de 9,2 % sur un an. Le résultat reste légèrement supérieur à son propre objectif d’environ 250 millions d’euros, principalement grâce aux performances du jeu mobile Invincible: Guarding the Globe.
Le lancement de Black Flag Resynced ayant eu lieu en juillet, ses ventes ne sont pas incluses dans ces résultats trimestriels. Elles devraient donc surtout soutenir le deuxième trimestre, pour lequel Ubisoft prévoit environ 370 millions d’euros de net bookings.
Le problème est que l’exercice actuel est déjà présenté comme une année difficile. Ubisoft anticipe une nouvelle baisse de ses réservations nettes, une marge opérationnelle non-IFRS négative et une consommation de trésorerie pouvant atteindre 500 millions d’euros. L’entreprise ne prévoit un retour à un résultat opérationnel et à un flux de trésorerie positifs qu’à partir de l’exercice 2027-2028.
Autrement dit, Black Flag Resynced constitue une excellente bouée. Mais le navire doit encore traverser une zone remplie de récifs financiers.
Sept jeux abandonnés et six autres repoussés
Le lancement réussi du remake ne doit surtout pas masquer l’ampleur du ménage entrepris en coulisses.
À l’issue d’un examen complet de son catalogue, Ubisoft a confirmé avoir abandonné sept projets et repoussé six autres productions. Le groupe a également reconnu que certaines sorties importantes avaient désormais glissé vers les exercices fiscaux 2028 et 2029, afin de leur accorder davantage de temps de développement.
Officiellement, il s’agit d’améliorer leur qualité dans un marché AAA devenu plus sélectif. Et sur le principe, retarder un jeu plutôt que de le commercialiser inachevé reste plutôt sain.
Le problème est que ces reports montrent aussi les difficultés d’Ubisoft à maintenir un calendrier stable. L’entreprise promet depuis plusieurs années de mieux contrôler ses productions, leurs budgets et leurs délais. Chaque nouvelle réorganisation est présentée comme celle qui permettra enfin de résoudre les problèmes créés par la précédente.
Cette fois, Ubisoft affirme avoir réduit sa base de coûts fixes d’environ 325 millions d’euros depuis l’exercice 2022-2023. Son objectif est d’atteindre 500 millions d’euros d’économies cumulées en rythme annuel d’ici mars 2028.
Ces économies ne proviennent malheureusement pas d’une machine magique imprimant des billets dans les sous-sols de Montreuil.
Des studios ferment pendant que les remakes se vendent
Ubisoft a annoncé la fermeture de ses studios de Winnipeg et de Belgrade, des réductions dans son organisation chargée de l’édition mondiale ainsi qu’une restructuration de son studio de Barcelone.
La situation produit un contraste difficile à ignorer : l’entreprise célèbre les performances de Black Flag Resynced tout en réduisant les équipes qui contribuent à fabriquer ses jeux.
C’est tout le paradoxe de l’industrie actuelle. Un titre peut vendre plusieurs millions d’exemplaires, recevoir de bonnes critiques et battre des records internes sans nécessairement garantir la stabilité des personnes qui l’ont développé.
Pour les dirigeants, ces suppressions et fermetures constituent le prix d’une organisation plus légère et plus efficace. Pour les salariés concernés, la « rationalisation du portefeuille » ressemble surtout à un excellent moyen de transformer une présentation PowerPoint en lettre de licenciement.
Les Creative Houses doivent réparer la machine Ubisoft
Le cœur de la nouvelle stratégie repose sur cinq unités appelées Creative Houses.
Ces structures réunissent le développement, le marketing et la gestion économique de franchises partageant des genres ou des publics similaires. Elles doivent bénéficier d’une autonomie plus importante, prendre des décisions plus rapidement et assumer directement les performances financières de leurs jeux.
La première de ces entités est Vantage Studios, qui supervise notamment Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six. Elle a été créée avec le soutien de Tencent, dont l’investissement a apporté environ 1,16 milliard d’euros de liquidités à Ubisoft.
La réussite de Black Flag Resynced, publié sous la bannière de Vantage Studios, tombe donc particulièrement bien. Ubisoft peut la présenter comme la preuve que son nouveau modèle fonctionne.
Il faut toutefois rester prudent. Le remake était en développement bien avant la mise en place complète de cette organisation. Lui attribuer entièrement son succès serait un peu comme changer le capitaine lorsque le bateau entre dans le port, puis le féliciter d’avoir traversé l’Atlantique.
La véritable efficacité des Creative Houses se mesurera sur plusieurs années : qualité constante, budgets maîtrisés, meilleurs calendriers et capacité à produire autre chose que des suites ou des remakes de licences déjà célèbres.
Ubisoft peut-il vivre uniquement de ses anciennes gloires ?
Le succès de Black Flag risque de renforcer une tendance déjà visible dans l’ensemble de l’industrie : exploiter les catalogues plutôt que financer des idées nouvelles.
Ubisoft a ainsi annoncé Rayman Legends Retold, attendu le 1er octobre 2026. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il ne s’agira pas d’un simple remaster : l’éditeur évoque une réinterprétation en 3D intégrale, accompagnée de nouvelles mécaniques et de séquences inédites.
D’un point de vue commercial, la logique est imparable. Les joueurs connaissent la marque, la nostalgie réduit l’effort marketing et l’éditeur dispose déjà d’un univers, de personnages et d’une structure de jeu éprouvée.
Mais une entreprise qui se contente de reconstruire ses meilleurs souvenirs finit par reconnaître implicitement qu’elle ne sait plus fabriquer les prochains.
Ubisoft possède encore un catalogue exceptionnel : Prince of Persia, Splinter Cell, Rayman, Beyond Good & Evil, Ghost Recon, Far Cry, Rainbow Six ou encore The Division. Tous pourraient alimenter une usine à remakes pendant une décennie.
La vraie question n’est donc pas de savoir si ces jeux se vendront. Il s’agit de savoir ce qu’Ubisoft fera lorsque le coffre à nostalgie commencera à se vider.
Assassin’s Creed reste le moteur… et la dépendance
Avec plus de 30 millions de joueurs actifs uniques sur l’année écoulée, Assassin’s Creed demeure l’une des principales forces du groupe. Ubisoft prévoit d’ailleurs un calendrier plus riche pour les exercices 2027-2028 et 2028-2029, reposant notamment sur Assassin’s Creed, Far Cry, Ghost Recon et le développement continu de Rainbow Six Siege.
Cette solidité est rassurante, mais elle révèle aussi une forte dépendance.
Lorsque Assassin’s Creed fonctionne, Ubisoft respire. Lorsque l’un de ses épisodes est retardé ou déçoit commercialement, l’ensemble du calendrier financier se met à tousser.
Black Flag Resynced démontre que la marque conserve une puissance considérable. Il ne prouve pas encore qu’Ubisoft a retrouvé la capacité de lancer régulièrement des productions nouvelles, maîtrisées et suffisamment différentes pour surprendre son public.
Le groupe devra éviter de transformer Assassin’s Creed en roue de secours permanente, avec un épisode principal, un remake, un jeu mobile, une série télévisée et probablement un grille-pain connecté aux couleurs de l’Animus.
Une partie décisive qui ne fait que commencer
Ubisoft vient indéniablement de remporter une manche.
Assassin’s Creed Black Flag Resynced se vend très bien, bénéficie d’un accueil positif et montre que le catalogue de l’éditeur possède encore une valeur immense. Dans une période aussi compliquée, ce succès offre de l’argent, du temps et un peu de confiance.
Mais il ne règle pas les problèmes structurels.
Ubisoft doit encore achever sa réorganisation, réduire ses coûts sans détruire son savoir-faire, livrer les projets repoussés, financer ses prochaines échéances et démontrer que ses cinq Creative Houses produisent réellement de meilleurs jeux.
Surtout, l’entreprise devra prouver qu’elle peut retrouver une identité créative. Pas simplement en remettant à neuf ses grands classiques, mais en donnant naissance à des titres dont les joueurs réclameront eux-mêmes le remake dans treize ans.
Pour le moment, Edward Kenway a ramené un beau trésor à bord.
Reste maintenant à voir si Ubisoft saura l’utiliser pour réparer son navire.
Sources & références
- Ubisoft, Assassin’s Creed et leurs logos sont des marques d’Ubisoft Entertainment.
- Illustration générée par IA — visuel non officiel.
- Visuel Creative Houses
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