L’édito

La voix de la rédaction

On nous résume Internet, mais qui prend encore le temps de le visiter ?

On pose une question à Google, une intelligence artificielle nous répond, et l'affaire est réglée. Plus besoin d'ouvrir dix onglets, de parcourir plusieurs sites ou de chercher pendant de longues minutes. C'est pratique, rapide et parfois franchement bluffant. Mais derrière cette nouvelle manière d'utiliser Internet, une question commence à se poser : si nous ne visitons plus les sites qui produisent l'information, que restera-t-il du Web que nous aimons ?

10 min de lecture 0 commentaire
On nous résume Internet, mais qui prend encore le temps de le visiter ?

Le Web était un endroit où l'on se perdait

Il fut un temps où chercher quelque chose sur Internet ressemblait davantage à une promenade qu'à une opération chirurgicale. On ouvrait son navigateur pour trouver une information sur un jeu vidéo, puis on tombait sur un forum consacré aux anciennes consoles. Trois liens plus loin, on découvrait un passionné qui restaurait des ordinateurs des années 80, avant de finir sur un blog expliquant comment fabriquer une borne d'arcade avec un vieux Raspberry Pi.

On n'avait toujours pas trouvé exactement ce que l'on cherchait, mais on avait découvert cinq choses auxquelles on n'aurait jamais pensé.

C'était aussi cela, Internet. Un gigantesque ensemble de sites personnels, de forums, de blogs, de webzines et de communautés animés par des gens qui avaient quelque chose à raconter. Certains étaient magnifiques, d'autres ressemblaient à une explosion de GIF animés sur fond noir. Peu importe : chacun possédait sa personnalité, ses habitudes, parfois même son petit cercle de lecteurs fidèles.

Aujourd'hui, l'expérience est différente. Nous avons pris l'habitude d'obtenir une réponse immédiatement, sans forcément nous intéresser à la personne qui l'a rédigée, au site qui l'héberge ou au travail nécessaire pour la produire. Nous ne cherchons plus toujours une page Web. Nous cherchons une réponse.

Et c'est précisément cette évolution qui commence à m'interroger.

Quand la réponse arrive avant même le premier clic

Le phénomène n'est pas apparu avec ChatGPT. Depuis des années, les moteurs de recherche affichent directement des résultats sportifs, des prévisions météo, des conversions ou des extraits de pages. Les réseaux sociaux ont également habitué leurs utilisateurs à consommer des contenus sans jamais quitter leur application.

Mais l'intelligence artificielle donne une nouvelle dimension à cette logique. Au lieu de présenter principalement une sélection de liens, elle peut assembler une réponse à partir de plusieurs sources, la reformuler et nous la livrer sous une forme agréable à lire. Dans certains cas, on peut même poursuivre la conversation, demander des précisions et obtenir des comparaisons sans ouvrir un seul des sites consultés.

Difficile de nier l'intérêt de cette technologie. Lorsqu'on cherche une explication simple, qu'on souhaite comprendre un concept technique ou qu'on manque de temps, disposer d'un assistant capable de synthétiser des informations représente un véritable progrès. Je ne vais certainement pas défendre le retour obligatoire aux recherches interminables et aux sites bourrés de publicités sous prétexte que c'était plus authentique.

Pourtant, un chiffre publié en juillet 2025 par le Pew Research Center mérite qu'on s'y arrête. En étudiant la navigation de 900 adultes américains, l'organisme a constaté que les utilisateurs cliquaient sur un résultat de recherche traditionnel dans seulement 8 % des visites où Google affichait un résumé généré par IA, contre 15 % lorsque ce résumé était absent.

Ces données ne suffisent pas à démontrer que l'IA provoque à elle seule la baisse des clics. Les recherches concernées ne sont pas nécessairement identiques, et les habitudes des utilisateurs varient. Mais elles illustrent bien la transformation en cours : lorsqu'une réponse apparaît directement à l'écran, la motivation pour consulter les sources diminue.

Et sans visiteurs, que devient un site Internet ?

Des médias moins fréquentés, mais une histoire plus compliquée qu'il n'y paraît

En France, cette question a pris une dimension particulière à l'automne 2026. Selon les mesures de l'ACPM, plusieurs grandes marques d'information ont enregistré une baisse importante de leur fréquentation en septembre par rapport à l'année précédente.

CB News rapportait le 8 octobre une diminution globale d'environ 20 % pour le groupe de médias d'information étudié, comprenant également L'Équipe et plusieurs titres économiques. Parmi les exemples cités, franceinfo enregistrait une baisse d'environ 29 % et BFMTV d'environ 28 % sur un an.

Les résumés générés par IA de Google, déployés en France depuis juillet, font partie des explications envisagées. Mais il serait trop facile de leur attribuer toute la responsabilité. L'actualité elle-même, les évolutions des habitudes de lecture, le poids des réseaux sociaux et les différences entre les périodes comparées peuvent également jouer un rôle important.

Le changement reste néanmoins révélateur. Pendant longtemps, les moteurs de recherche entretenaient une relation relativement simple avec les éditeurs : leurs robots parcouraient les contenus et, en échange, les moteurs pouvaient envoyer des visiteurs vers les pages originales. Tout le monde n'y gagnait pas de manière équitable, mais le principe reposait largement sur cette circulation.

Aujourd'hui, cette circulation n'est plus aussi évidente. Une plateforme peut utiliser des informations issues du Web pour produire une réponse complète sans que la personne qui la consulte éprouve le besoin de visiter les sites d'origine. Le contenu continue d'avoir de la valeur, mais le chemin qui permettait au lecteur de rencontrer son auteur devient moins direct.

Le problème n'est pas l'intelligence artificielle, c'est ce qu'elle rend invisible

Soyons clairs : les outils d'intelligence artificielle peuvent être formidables. Ils facilitent l'accès à des connaissances, permettent de traduire des contenus, aident à comprendre des sujets compliqués et peuvent rendre certaines informations plus accessibles. Ils peuvent même nous conduire vers des projets ou des sites que nous n'aurions jamais découverts autrement.

Ce qui me dérange davantage, c'est l'idée que toutes les informations puissent finir par être présentées à travers la même interface, avec le même ton, le même format et cette impression qu'une réponse suffit à résumer entièrement un sujet.

Prenons un exemple très simple. Vous cherchez un émulateur pour retrouver les jeux de votre enfance. Une IA peut vous expliquer quels logiciels existent, sur quelles plateformes ils fonctionnent et comment les installer. C'est utile. Mais elle ne remplacera pas nécessairement la lecture d'un article rédigé par un passionné qui a testé plusieurs solutions, rencontré des problèmes de compatibilité, échangé avec leurs développeurs et pris le temps d'expliquer les petites subtilités de chacune.

La différence ne tient pas uniquement aux informations transmises. Elle se trouve aussi dans l'expérience, la curiosité, le contexte et parfois l'opinion de celui qui écrit.

Un article n'est pas simplement un récipient rempli de données. Il peut proposer un regard personnel, faire découvrir une anecdote, défendre une idée ou expliquer pourquoi un sujet mérite notre attention. Et ce supplément d'humanité ne se résume pas toujours correctement en cinq paragraphes parfaitement organisés.

Ce qui faisait la richesse du Web, ce n'était pas seulement de pouvoir trouver la bonne réponse. C'était aussi de rencontrer des personnes qui n'avaient pas nécessairement la même manière de poser les questions.

Les robots passent, les lecteurs beaucoup moins

Le problème concerne également les créateurs de contenus et les administrateurs de sites indépendants. Héberger un site, vérifier des informations, prendre des captures d'écran, réaliser des tests, maintenir un serveur et publier régulièrement demandent du temps. Même lorsqu'il s'agit d'un projet animé avant tout par passion, ce travail n'est jamais totalement gratuit.

En juillet 2026, Cloudflare soulignait dans un rapport l'évolution du trafic automatisé et la difficulté croissante pour les éditeurs de tirer des visites humaines de contenus explorés par les robots d'intelligence artificielle. L'entreprise a développé des outils permettant aux propriétaires de sites de mieux contrôler l'accès de ces robots à leurs pages.

C'est une transformation importante. Pendant des années, être correctement indexé par un moteur de recherche constituait généralement une bonne nouvelle pour un site. Désormais, certains éditeurs commencent à se demander si laisser leurs contenus être parcourus massivement par des systèmes automatisés leur apporte réellement quelque chose en retour.

Les grandes entreprises médiatiques cherchent déjà à négocier de nouveaux accords. Le 15 octobre 2026, Reuters annonçait que CNN, Axios, le Financial Times et d'autres publications rejoignaient un programme de Google destiné à utiliser leurs contenus dans des fonctions d'intelligence artificielle, avec une rémunération prévue pour les partenaires. Google affirme vouloir maintenir l'attribution des sources et des liens directs vers les publications concernées.

C'est une piste possible, mais tout le monde ne dispose pas de la même capacité de négociation. Un petit site spécialisé dans le retrogaming, un développeur qui tient un blog technique ou un webzine indépendant ne peut pas nécessairement conclure les mêmes accords qu'un grand groupe de presse.

Le risque, à terme, serait de voir les créateurs les plus modestes perdre progressivement les moyens ou simplement l'envie de continuer à publier librement. Et si ces sites disparaissent, les plateformes d'IA auront elles aussi moins de contenus originaux à découvrir.

On finirait alors par demander aux machines de nous résumer un Internet que nous aurions cessé d'alimenter.

Pourquoi continuer à faire vivre un webzine indépendant ?

Cette question me touche forcément lorsqu'il s'agit de GeekParadize. Faire vivre un site consacré à la culture numérique, aux jeux vidéo, aux logiciels ou à la cybersécurité ne consiste pas uniquement à reprendre les dernières annonces des fabricants. C'est aussi sélectionner des sujets, prendre le temps de les comprendre et essayer d'y apporter un regard qui ne ressemble pas à celui d'un communiqué de presse.

Il existe déjà d'innombrables endroits où consulter les caractéristiques d'une carte graphique, apprendre qu'un jeu est disponible ou découvrir qu'une nouvelle mise à jour vient de sortir. Alors pourquoi continuer à écrire des articles ?

Parce que l'intérêt d'un webzine réside justement dans ce qu'il choisit de raconter. Un logiciel open source un peu méconnu, une curiosité technologique, un livre consacré à la culture geek ou une initiative surprenante méritent parfois autant d'attention qu'une annonce faite par une multinationale devant plusieurs milliers de journalistes.

Ces découvertes ne peuvent pas toutes être réduites à une course au référencement. Un bon article peut intéresser quelques centaines de personnes particulièrement curieuses sans avoir besoin de devenir viral. Une discussion dans les commentaires, un lien partagé entre passionnés ou un lecteur qui revient découvrir la publication suivante peuvent avoir davantage de sens qu'un chiffre impressionnant affiché dans un tableau de statistiques.

C'est aussi cela que j'aimerais continuer à défendre : un Internet dans lequel on vient lire quelque chose parce que le sujet nous intéresse, mais aussi parce qu'on apprécie la façon dont il est raconté.

Il ne faut pas sauver le Web d'hier, mais préserver ce qu'il avait de meilleur

Attention toutefois à ne pas transformer cette réflexion en discours nostalgique. L'ancien Web n'était pas un paradis. On y trouvait déjà des contenus copiés sans attribution, des sites douteux, des publicités envahissantes et des résultats de recherche parfois franchement catastrophiques. La démocratisation des réseaux sociaux et des outils modernes a également permis à énormément de personnes de publier et de trouver leur public.

Le problème n'est donc pas que le Web change. Il a toujours changé, et c'est même ce qui le rend passionnant. Le problème serait qu'il évolue vers un modèle dans lequel nous ne rencontrons presque plus les personnes qui créent les contenus que nous consultons.

Il existe pourtant une manière très simple de préserver une partie de cette richesse. Lorsqu'une IA cite une source intéressante, rien n'empêche d'ouvrir cette source. Lorsqu'un article mérite d'être partagé, on peut transmettre son lien plutôt que seulement une capture d'écran. Et lorsqu'un petit site publie régulièrement des contenus que l'on apprécie, on peut prendre l'habitude d'y revenir directement, de l'ajouter à ses favoris ou de suivre son flux RSS.

Ce ne sont pas des gestes spectaculaires. Ils ne feront pas disparaître les bouleversements économiques qui touchent les éditeurs, pas plus qu'ils ne résoudront toutes les questions liées à l'utilisation des contenus par les entreprises d'IA. Mais ils participent à maintenir une relation directe entre ceux qui publient et ceux qui lisent.

Finalement, je n'ai rien contre un Internet capable de répondre plus vite à nos questions. Je trouve même cette évolution passionnante, à condition qu'elle ne nous fasse pas oublier ce qui rendait le Web si particulier.

Derrière un résultat de recherche, il y avait parfois un forum tenu par trois passionnés. Derrière une astuce informatique, quelqu'un qui avait passé sa soirée à résoudre un problème. Derrière un article, une personne qui avait simplement envie de partager quelque chose.

J'aimerais que l'Internet de demain continue à nous permettre de rencontrer ces gens, plutôt que de seulement consommer leurs réponses.

Parce qu'à force de vouloir gagner du temps sur tout, on risque surtout de perdre le plaisir de découvrir.

Et ce serait dommage de disposer du plus grand réseau de connaissances jamais créé pour finir par ne consulter qu'une seule page.

Sources & références

Communauté

Commentaires

La discussion est ouverte

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.

Publication après modération