À la une
LibreOffice fait du « no AI » une fonctionnalité : le logiciel sans assistant devient-il un luxe ?
En 2026, Microsoft ajoute Copilot dans Word, Google fait entrer Gemini dans Docs et les assistants génératifs colonisent peu à peu chaque bouton disponible. LibreOffice prend exactement la direction opposée : pas d’IA générative intégrée par défaut, pas de document envoyé vers un serveur et pas de fournisseur imposé. Une décision récemment remise sous les projecteurs qui ressemble moins à un rejet de l’IA qu’à une question devenue étonnamment moderne : et si le vrai choix consistait aussi à pouvoir travailler sans elle ?
En 2026, ne pas ajouter d’IA devient une nouveauté
Pendant longtemps, l’absence d’une fonctionnalité n’avait rien d’un argument marketing.
Un logiciel sans synchronisation cloud était simplement vieux. Une application sans compte utilisateur semblait incomplète. Et un traitement de texte incapable de discuter avec vous aurait difficilement mérité une ligne dans une fiche technique.
Nous sommes en 2026 et les choses sont devenues légèrement plus étranges.
Avec LibreOffice 26.8, sorti le 26 août dernier, The Document Foundation a explicitement présenté l’absence d’intelligence artificielle générative comme l’une des caractéristiques de sa suite bureautique. La fondation a ensuite développé cette position début septembre dans un billet intitulé « Yes, no AI is now a feature », avant de la rappeler dans son bilan mensuel publié le 1er octobre. Cette semaine, TechCrunch a remis le sujet sur le devant de la scène.
La formulation pourrait facilement passer pour une petite provocation destinée à faire rire les utilisateurs de Linux entre deux compilations de noyau.
Mais derrière la punchline se cache une vraie stratégie.
LibreOffice ne promet pas de ne jamais utiliser l’IA. Le projet dit quelque chose de plus subtil : aucune IA ne sera intégrée par défaut tant qu’elle ne pourra pas respecter un certain nombre de règles concernant le contrôle des données, le choix du fournisseur et la possibilité de s’en passer complètement.
Et dans le paysage logiciel actuel, cette position devient presque exotique.
Pendant ce temps, Word et Google Docs font exactement l’inverse
Le contraste est particulièrement visible lorsqu’on regarde les deux mastodontes du secteur.
Chez Microsoft, Copilot est désormais profondément intégré à Word, Excel et PowerPoint pour les utilisateurs disposant des abonnements ou licences correspondants. Microsoft explique lui-même que Copilot devient une partie plus connectée de la manière de créer, analyser et collaborer, au point d’avoir installé un bouton d’action dédié directement dans l’interface des applications. La documentation officielle de Microsoft décrit cette intégration.
Google suit la même trajectoire. Gemini est intégré à Docs, Sheets, Slides et aux autres outils Workspace, avec des fonctions allant de la rédaction à la création de présentations complètes, en passant par l’analyse de feuilles de calcul et la recherche d’informations dans Gmail ou Drive. Google détaille ces fonctions dans sa documentation Workspace.
Ce n’est évidemment pas nécessairement une mauvaise chose.
Pouvoir résumer un long document, générer une formule Excel, restructurer un texte ou fabriquer une présentation à partir de quelques notes peut être extrêmement pratique. Ces fonctions existent parce qu’elles répondent à de vrais besoins.
Le problème n’est donc pas « IA ou pas IA ».
La question devient plutôt : qui décide ?
L’éditeur du logiciel, qui choisit un fournisseur et inscrit l’assistant directement dans l’interface ? L’administrateur informatique ? Ou l’utilisateur final ?
LibreOffice a choisi sa réponse.
Vos documents restent vos documents
Le principal argument de The Document Foundation concerne les données.
LibreOffice 26.8 fonctionne sans connexion réseau obligatoire et la suite affirme qu’aucun document n’est envoyé vers un service distant pour être traité. Cette architecture « local first » n’est pas nouvelle, mais elle prend une signification différente lorsque le concurrent d’en face propose désormais de résumer, analyser ou réécrire les mêmes documents à l’aide d’un modèle distant.
Pour écrire la liste des courses, la différence peut sembler assez théorique.
Pour un cabinet juridique, une administration, une école, un hôpital ou une entreprise manipulant des informations confidentielles, elle l’est beaucoup moins.
La position de LibreOffice est simple : si un document ne quitte jamais la machine, il est plus facile de savoir où il se trouve.
Voilà une fonctionnalité dont la documentation tient en une phrase et qui ne nécessite même pas de GPU à 2 000 euros.
The Document Foundation ajoute également une autre condition : si une fonction d’IA devait un jour être intégrée, l’utilisateur devrait pouvoir choisir si l’inférence est réalisée localement, sur une infrastructure qu’il contrôle ou par le service de son choix.
Pas de fournisseur unique gravé dans le logiciel, donc.
Le vrai ennemi n’est peut-être pas l’IA, mais le verrouillage
C’est probablement la partie la plus intéressante de la position de LibreOffice.
La fondation refuse l’idée qu’une suite bureautique devienne dépendante de l’API d’une seule entreprise. Une intégration ne devrait pas signifier que tout le produit se retrouve attaché au même fournisseur d’IA pendant des années.
On retrouve ici un vieux combat du logiciel libre sous une nouvelle forme.
Hier, le problème concernait les formats propriétaires : vous créiez un document avec un logiciel et découvriez dix ans plus tard que seul ce même logiciel pouvait correctement l’ouvrir.
Aujourd’hui, le verrouillage peut aussi concerner l’intelligence artificielle.
Un bouton « Résumer » paraît anodin. Mais si celui-ci dépend exclusivement d’un fournisseur, d’une facturation, d’un compte cloud et d’une API spécifique, le traitement de texte commence à hériter des dépendances commerciales de son assistant.
LibreOffice exige donc qu’une éventuelle intégration future puisse fonctionner avec plusieurs backends et rester optionnelle. La suite continue en parallèle à privilégier l’OpenDocument Format, standard ouvert utilisé par défaut dans Writer, Calc et Impress.
Ce n’est pas très spectaculaire.
Cela ne génère aucune image de chat astronaute.
Mais dans dix ans, cela pourrait être beaucoup plus important.
Pas d’IA intégrée ne signifie pas « IA interdite »
C’est ici qu’il faut éviter le raccourci facile.
LibreOffice n’interdit pas l’intelligence artificielle.
Les utilisateurs peuvent installer des extensions et choisir d’utiliser des modèles distants ou locaux. Le projet explique explicitement qu’il continuera à permettre ce type d’intégration.
La différence est essentiellement philosophique : l’IA doit être quelque chose que l’utilisateur ajoute, pas quelque chose qu’il doit apprendre à désactiver.
Dit autrement : le bouton ne doit pas apparaître dans votre traitement de texte avant même que vous ayez décidé que vous en aviez besoin.
Cette nuance est importante, car elle évite le faux débat opposant les « modernes » utilisant l’IA aux « dinosaures » refusant toute nouveauté technologique.
On peut très bien apprécier les modèles génératifs et considérer simultanément qu’un logiciel de traitement de texte n’a pas besoin de transmettre automatiquement des données vers un service tiers.
Ces deux idées peuvent coexister.
Internet survivra.
Même la télémétrie reste persona non grata
Les exigences de LibreOffice ne s’arrêtent d’ailleurs pas à la génération de texte.
La fondation veut conserver l’absence de télémétrie qui caractérise déjà la suite. Une éventuelle fonction d’intelligence artificielle ne devrait donc pas devenir un cheval de Troie permettant de collecter des statistiques d’utilisation.
LibreOffice ne demande pas non plus de compte pour utiliser ses principales applications, n’impose pas de service cloud et ne cache pas certaines fonctions derrière un abonnement premium. The Document Foundation rappelle que la suite est financée par les dons et par les entreprises de son écosystème.
LibreOffice 26.8 a d’ailleurs introduit un bandeau demandant occasionnellement un don dans son écran de démarrage.
Oui, même les logiciels libres doivent payer des développeurs.
Les serveurs ne fonctionnent malheureusement toujours pas grâce à la seule puissance de Stallman et de trois autocollants GNU.
Un positionnement qui arrive au bon moment
Ce discours aurait probablement été beaucoup moins audible il y a encore trois ans.
Mais le contexte a changé.
Les assistants génératifs ne sont plus des fonctionnalités expérimentales cachées derrière un menu. Ils deviennent progressivement une couche supplémentaire du système d’exploitation, de la suite bureautique, du navigateur, du moteur de recherche et même de certaines applications de messagerie.
Microsoft présente désormais Copilot comme une composante intégrée des applications Microsoft 365, tandis que Google continue d’étendre Gemini à travers Workspace et ses interactions entre Gmail, Drive, Docs et Sheets.
Dans ce contexte, l’absence d’IA devient paradoxalement une forme de différenciation.
C’est exactement ce qu’a relevé TechCrunch cette semaine en présentant le choix de LibreOffice comme un contre-pied à la tendance actuelle consistant à ajouter de l’IA dans toujours plus de logiciels.
On pourrait presque imaginer les boîtes de logiciels de 2030 :
« Nouvelle fonctionnalité révolutionnaire : aucun chatbot inclus. »
« Fonctionne sans compte. »
« Vos fichiers restent sur votre disque dur. »
L’informatique est parfois cyclique.
LibreOffice ne se contente heureusement pas de ne rien ajouter
Il serait toutefois injuste de réduire LibreOffice 26.8 à cette seule absence d’IA.
La version apporte aussi de vraies nouveautés techniques : amélioration du rendu typographique, meilleure gestion des écritures complexes et bidirectionnelles, prise en charge des polices OpenType variables, amélioration de l’interopérabilité avec les documents Microsoft Office et changements dans Writer, Calc, Impress et Draw. L’annonce complète de LibreOffice 26.8 détaille ces nouveautés.
Le développement de cette version a impliqué 206 contributeurs, dont 155 bénévoles, selon The Document Foundation.
La fondation indiquait également début octobre que LibreOffice 26.8 avait dépassé le million de téléchargements pendant sa première semaine de disponibilité.
Autrement dit, le projet n’essaie pas de vendre l’immobilisme comme une philosophie.
Il continue à ajouter des fonctions.
Il choisit simplement celles qu’il considère suffisamment mûres et compatibles avec ses principes.
Et si le « logiciel normal » devenait une catégorie à part entière ?
Il existe finalement quelque chose d’assez amusant dans cette histoire.
Pendant des décennies, un traitement de texte était un traitement de texte.
On l’ouvrait, on écrivait quelque chose, on enregistrait le fichier et on fermait le programme.
Puis sont arrivés les comptes, la synchronisation permanente, les abonnements, le cloud, la télémétrie, les assistants et maintenant les agents capables d’aller chercher des informations dans plusieurs applications.
Ces fonctions peuvent être excellentes.
Mais elles transforment aussi progressivement un simple logiciel en service connecté.
LibreOffice propose aujourd’hui une autre voie : continuer à fournir une application qui fonctionne localement et laisser l’utilisateur décider s’il veut brancher autre chose dessus.
Ce choix n’empêche pas l’arrivée future de fonctions intelligentes. La fondation explique même précisément les conditions auxquelles elles pourraient devenir acceptables : choix du lieu d’exécution, absence de transfert non autorisé, aucun fournisseur imposé, aucune télémétrie et possibilité de supprimer complètement la fonction.
En somme, LibreOffice n’est pas réellement « anti-IA ».
Il est anti-IA-obligatoire.
Et à une époque où chaque application semble chercher désespérément le dernier endroit libre où coller un bouton « Ask AI », cette distinction pourrait bien devenir l’une des fonctionnalités les plus modernes de la suite.
Sources & références
- The Document Foundation — « Yes, no AI is now a feature »
- The Document Foundation — LibreOffice 26.8
- The Document Foundation — bilan de septembre 2026
- TechCrunch — LibreOffice says ‘no AI’ is now a software feature
- The Register — LibreOffice 26.8 is out, local first and with no AI
- Microsoft — Copilot dans Word, Excel et PowerPoint
- Google — Gemini dans Workspace
Communauté
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.