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ArtCraft veut refaire la Creative Cloud en Rust : sept applis open source débarquent face à Photoshop, Premiere et compagnie
Remplacer Photoshop est déjà un projet assez déraisonnable. Alors pourquoi ne pas refaire aussi Illustrator, Premiere Pro, Lightroom, Acrobat, After Effects et InDesign pendant qu’on y est ? C’est exactement l’ambition d’ArtCraft, une famille de sept applications open source écrites en Rust qui vient de gagner sérieusement en visibilité. PhotoCraft sait déjà travailler avec de vrais PSD, FilmCraft monte de la vidéo, EffectCraft manipule compositions et keyframes, tandis que VectorCraft, LightCraft, PrintCraft et DesignCraft attaquent le reste de l’écosystème créatif. Tout fonctionne localement, sans Electron, et plusieurs applications peuvent même être pilotées par des agents IA via MCP. Avant de supprimer votre abonnement Adobe avec un sourire triomphant, un détail mérite cependant d’être écrit en très gros : plusieurs de ces logiciels sont encore en alpha ou en développement actif. Mais le projet est suffisamment ambitieux pour mériter qu’on garde le dépôt GitHub dans un coin.
Sept applications pour attaquer quasiment toute la suite créative
Le projet se présente sous le nom de Crafting Apps et sa liste ressemble presque à une parodie de réunion produit ayant dégénéré. PhotoCraft vise l’édition d’images et le workflow Photoshop, VectorCraft l’illustration vectorielle façon Illustrator, FilmCraft le montage vidéo et l’étalonnage, LightCraft la gestion de photothèque et le développement RAW, PrintCraft le travail sur les PDF, EffectCraft le motion design et les effets visuels, tandis que DesignCraft cible la mise en page et la publication. L’équipe affirme avoir écrit ces applications depuis zéro en Rust selon une approche clean-room, c’est-à-dire en se basant sur des spécifications publiques et le comportement observable des outils existants plutôt que sur du code propriétaire Adobe. Les projets sont gratuits et open source, les applications de bureau ciblent macOS, Windows et Linux, et plusieurs disposent également d’une compilation WebAssembly utilisable dans un navigateur.
L’objectif est volontairement différent de celui de GIMP, Krita, Kdenlive ou Inkscape. ArtCraft ne cherche pas seulement à proposer de bons outils créatifs possédant leurs propres habitudes : l’équipe veut réduire au maximum le coût de migration pour quelqu’un déjà formé aux logiciels Adobe. Menus, raccourcis, panneaux et comportements familiers sont donc reproduits lorsque c’est pertinent. C’est un choix intéressant parce que l’un des plus gros obstacles au changement d’un logiciel professionnel n’est pas forcément l’absence d’une fonction précise ; c’est parfois dix années de mémoire musculaire qui cherchent instinctivement Ctrl+J au mauvais endroit.
PhotoCraft est déjà bien plus qu’une jolie maquette
La vitrine la plus avancée est probablement
PhotoCraft
, qui vient de publier sa version 0.2.0 le 5 octobre. Des builds sont proposés pour Windows, macOS, Linux x86-64 et ARM64, ainsi que différents formats Linux comme AppImage, DEB et RPM. Sous le capot, il ne s’agit pas d’une application Web emballée dans Electron : l’interface et le moteur sont écrits en Rust, le rendu GPU repose sur wgpu, qui peut utiliser Metal, Vulkan, DirectX 12 ou WebGPU, et le moteur exploite des tuiles copy-on-write ainsi que des filtres multithreadés.
La liste de fonctions commence déjà à devenir sérieuse : calques et groupes, masques raster et vectoriels, objets dynamiques, filtres dynamiques, outils de sélection, pinceaux, Clone Stamp, Healing Brush, courbes, niveaux, styles de calque, texte éditable, formes vectorielles, CMJN et Lab, documents 8/16/32 bits, gestion ICC et formats PSD/PSB. Le projet annonce également plus de 1 700 tests couvrant entre autres les allers-retours PSD et le rendu. Sur son corpus psd-tools, l’équipe indique que la réouverture puis la sauvegarde conservent le même rendu sur 307 fichiers sur 309. Attention à la nuance : ce chiffre provient du propre banc de tests du projet, et une sauvegarde n’est pas nécessairement identique octet par octet au PSD original. C’est néanmoins beaucoup plus sérieux que « j’ai ouvert trois fichiers Photoshop et ça avait l’air correct ».
Le plus étrange : tout a également été pensé pour les agents IA
La caractéristique la plus 2026 de PhotoCraft n’est même pas visible dans son interface. L’application est construite autour d’un registre regroupant plus de 500 commandes, et le même moteur peut être contrôlé depuis l’interface graphique, une CLI, un canal JSON ou un serveur MCP. Cela signifie qu’un agent IA peut théoriquement ouvrir un PSD, créer un calque, appliquer une correction de couleur, exporter le résultat ou automatiser une série complète d’opérations sans avoir à cliquer artificiellement sur l’écran. La documentation officielle de PhotoCraft montre par exemple comment piloter le logiciel en mode headless ou exposer ses commandes via MCP.
La version 0.2.0 vient d’ailleurs de durcir cette automatisation : les clients MCP et les canaux de contrôle doivent maintenant recevoir explicitement les dossiers dans lesquels ils ont le droit de lire ou d’écrire, et les opérations échouent par défaut lorsque ces permissions ne sont pas accordées. Voilà un détail plutôt rassurant à une époque où « notre agent IA peut modifier tous vos fichiers » est régulièrement présenté comme une fonctionnalité plutôt que comme le début d’un rapport d’incident.
Premiere, Lightroom et After Effects ont eux aussi leur clone… enfin, leur cousin très jeune
Le reste de la famille est tout aussi ambitieux. FilmCraft vise le workflow de Premiere Pro avec montage, couleur, son et export dans une application native Rust. LightCraft se positionne comme une chambre noire numérique locale, avec catalogue photo, réglages non destructifs et pipeline couleur en 32 bits flottants. EffectCraft s’intéresse aux compositions, calques, keyframes, effets, caméras 3D, lumières et file de rendu, autrement dit le territoire traditionnel d’After Effects. VectorCraft s’occupe des courbes de Bézier et de l’illustration, DesignCraft de la mise en page avec blocs de texte chaînés, et PrintCraft complète la collection côté documents PDF.
Le point commun est l’architecture : moteur natif en Rust, fonctionnement local, absence de dépendance obligatoire au cloud et volonté d’offrir des automatisations communes. C’est potentiellement très intéressant à long terme, parce qu’une vraie suite créative gagne beaucoup lorsqu’elle peut partager formats, moteurs de texte, pipeline couleur et mécanismes d’automatisation plutôt que d’aligner sept applications totalement étrangères les unes aux autres.
Non, ne désinstallez pas encore Photoshop de la machine du graphiste
C’est ici que le frein à main doit être tiré. Le projet ne prétend pas aujourd’hui remplacer Adobe Creative Cloud en production professionnelle. PhotoCraft lui-même est explicitement présenté comme une early alpha, et ses développeurs écrivent très clairement qu’il n’est pas encore un remplacement de Photoshop pour le travail professionnel quotidien. Parmi les lacunes citées figurent encore certaines fonctions génératives, une vingtaine d’outils, des fonctions typographiques avancées, des workflows professionnels et la compatibilité avec les plug-ins.
Le tracker GitHub montre d’ailleurs parfaitement le niveau de maturité actuel : on y trouve encore des bugs concernant le déplacement de calques, Liquify, certains dialogues sous Linux, les pinceaux, la sélection, la mise en page de l’interface ou les performances sur des documents comportant beaucoup de calques. La liste publique des problèmes de PhotoCraft n’est pas un signe que le projet est mauvais ; au contraire, c’est exactement à cela que ressemble une alpha open source utilisée par de vraies personnes. Simplement, si votre prochaine facture client dépend d’un PSD de 4 Go comportant 600 calques, peut-être évitez de choisir demain matin pour effectuer la migration définitive.
« Clean-room » ne veut pas dire qu’Adobe va soudainement applaudir
Les développeurs insistent également sur la notion de réimplémentation clean-room. PhotoCraft indique travailler depuis les spécifications publiques d’Adobe et le comportement observable des logiciels, sans reprendre de code, de shaders ou d’assets propriétaires. Le projet dispose même de corpus de fichiers servant à comparer les résultats produits par son moteur. Plusieurs applications ArtCraft sont distribuées sous licences permissives MIT ou Apache 2.0.
Cela ne transforme pas pour autant les applications en versions « officielles » de Photoshop, Premiere ou Illustrator. Les noms Adobe servent uniquement à décrire les workflows visés et les projets rappellent explicitement qu’ils ne sont ni affiliés ni approuvés par Adobe. Cette distinction est importante : le pari d’ArtCraft consiste moins à copier un produit qu’à reconstruire une expérience compatible autour de formats, habitudes et concepts devenus des standards de fait dans de nombreux métiers créatifs.
Pourquoi Rust partout ?
Le choix de Rust est lui aussi révélateur. Au lieu de monter rapidement sept interfaces Web autour de bibliothèques existantes, ArtCraft essaie de créer des applications natives partageant des briques réutilisables. PhotoCraft possède par exemple un modèle de document et un moteur de commandes séparés de l’interface egui, ainsi qu’un compositeur CPU servant de référence et un compositeur GPU utilisant wgpu. Le moteur complet peut également être compilé en WebAssembly.
Il ne faut évidemment pas tomber dans le cliché « écrit en Rust donc automatiquement rapide et sans bug ». Rust protège contre certaines classes d’erreurs mémoire ; il ne sait toujours pas deviner qu’un bouton est au mauvais endroit ou qu’un outil de sélection produit un masque absurde. Mais pour une famille d’applications chargées de manipuler d’énormes documents, des codecs, des formats binaires et des pipelines multithreadés, le langage offre une base assez séduisante. Et le fait de pouvoir réutiliser les mêmes crates entre PhotoCraft, FilmCraft ou EffectCraft pourrait devenir plus important que le langage lui-même.
La vraie idée dangereuse pour Adobe n’est probablement pas la version 0.2
Aujourd’hui, personne de raisonnable ne devrait présenter ArtCraft comme « Adobe Creative Cloud est mort ». Ce serait faire énormément de publicité gratuite à un projet qui n’a pas encore fini de dessiner tous ses boutons. Photoshop, Premiere Pro ou After Effects possèdent des décennies de développement, un écosystème gigantesque, des plug-ins, des formations, des workflows professionnels et des intégrations que sept dépôts Rust ne reproduiront pas en quelques semaines.
Mais le projet possède quelque chose d’intéressant : il attaque simultanément l’interopérabilité, l’ergonomie familière et l’automatisation, trois domaines où beaucoup d’alternatives open source obligent encore l’utilisateur à faire des compromis. Si PhotoCraft devient réellement capable d’ouvrir et rendre fidèlement la majorité des PSD professionnels, si FilmCraft échange correctement des projets avec d’autres outils et si les sept logiciels commencent à partager une automatisation commune, la question ne sera plus « est-ce aussi complet qu’Adobe ? », mais « est-ce suffisamment complet pour mon travail ? ».
Et c’est souvent exactement comme ça qu’une alternative commence à devenir dangereuse.
Pour l’instant, ArtCraft ressemble surtout à un immense chantier avec sept bâtiments construits en même temps, beaucoup de peinture fraîche et quelques portes qui coincent encore.
Mais contrairement à beaucoup de promesses de « Photoshop killer » vues passer ces quinze dernières années, celui-ci fournit déjà le code source, les binaires et les bugs.
Ce qui est probablement un bon début.
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