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Orion abandonne Linux et Windows : construire un navigateur sans Chromium était visiblement beaucoup trop ambitieux
Kagi voulait réussir quelque chose que même beaucoup de géants de la tech n’essaient plus : proposer un navigateur multiplateforme qui ne soit ni un clone de Chrome ni un dérivé de Firefox. Orion utilise WebKit, bloque publicités et trackers par défaut, annonce zéro télémétrie et pousse même le vice jusqu’à rendre des extensions Chrome et Firefox compatibles avec le moteur de Safari. Le rêve devait s’étendre à Linux et Windows. Mais le 2 octobre, Kagi a finalement annoncé l’arrêt de ces deux versions pour recentrer sa petite équipe sur macOS et iOS. La bêta Linux ne recevra plus de mises à jour et la version Windows n’arrivera jamais sous la bannière Kagi. Il y a cependant un joli retournement : tout le travail sera publié en open source dans les prochaines semaines. Une mauvaise nouvelle pour Orion, mais une démonstration assez spectaculaire du problème actuel du Web : fabriquer un navigateur réellement indépendant est devenu une activité réservée aux très gros portefeuilles… ou aux communautés suffisamment motivées.
Orion voulait casser la monoculture sans devenir Chrome avec une autre icône
Dans le monde merveilleux des navigateurs, lancer un « nouveau navigateur » signifie souvent prendre Chromium, modifier l’interface, ajouter quelques fonctions et remplacer Google par son propre moteur de recherche. Brave, Edge, Vivaldi, Opera et une grande partie du marché suivent à différents degrés cette recette, parfaitement rationnelle économiquement. Kagi avait choisi une voie beaucoup plus compliquée avec Orion : s’appuyer sur WebKit, le moteur également utilisé par Safari, tout en construisant autour de lui son propre navigateur, son système de confidentialité et une couche permettant de faire fonctionner des extensions provenant des écosystèmes Chrome et Firefox. Kagi revendique ainsi un navigateur sans télémétrie intégrée, doté d’un bloqueur de publicités et de trackers actif par défaut.
Le détail des extensions donne une assez bonne idée de la difficulté du chantier. WebKit n’implémente pas simplement toutes les API WebExtensions nécessaires aux extensions Chrome et Firefox. Kagi explique avoir dû porter plusieurs centaines d’API une par une, un travail étalé sur plusieurs années. Sur macOS, Orion revendique aujourd’hui environ 70 % de couverture de ces API, permettant à de nombreuses extensions Chrome et Firefox de fonctionner directement au-dessus de WebKit, même si la compatibilité reste imparfaite.
Autrement dit, Kagi n’avait pas choisi l’option « nouveau navigateur en six week-ends avec Chromium Embedded Framework ». L’équipe avait choisi le niveau de difficulté où l’on commence par réimplémenter des morceaux entiers de plomberie que Google, Mozilla et Apple entretiennent avec des centaines d’ingénieurs.
Forcément, à un moment, le café ne suffit plus.
Linux fonctionnait déjà, Windows devait arriver cette année
Le pari multiplateforme avait pourtant sérieusement avancé. Une bêta publique d’Orion pour Linux était disponible via Flatpak et pouvait déjà gérer les fonctions essentielles d’un navigateur : navigation, onglets parallèles, restauration de session, favoris, historique et début de gestion des mots de passe. Certaines fonctions importantes restaient encore à terminer, notamment le support complet des extensions WebKit et la synchronisation.
Windows devait suivre fin 2026. Lorsque Kagi avait dévoilé Orion 1.0 l’année dernière, l’objectif affiché était même d’obtenir une véritable déclinaison multiplateforme du navigateur, sans abandonner son choix de WebKit. Le projet Windows devait donc lui aussi éviter Chromium et proposer une application réellement intégrée au système, plutôt qu’une coquille multiplateforme de plus.
Puis, le 2 octobre 2026, le couperet est tombé. Dans son annonce officielle sur l’avenir d’Orion, Kagi explique mettre fin au développement de Linux et Windows afin de concentrer ses ressources sur macOS et iOS. L’équipe Orion ne compte qu’une poignée de développeurs et Kagi rappelle qu’elle est financée par ses utilisateurs plutôt que par une levée de fonds massive ou une multinationale publicitaire. Construire un navigateur complet sur trois plateformes était tout simplement devenu trop gros pour l’équipe disponible.
La bêta Linux est désormais un navigateur qu’il ne faut surtout pas garder comme navigateur principal
Pour les utilisateurs Linux actuels, la situation mérite d’être particulièrement claire. La version bêta continue de fonctionner, mais Kagi a arrêté ses mises à jour le 2 octobre et recommande explicitement de ne plus l’utiliser comme navigateur principal. C’est important : un navigateur est probablement l’une des applications les plus exposées d’un ordinateur. Il traite du HTML, du JavaScript, des images, de la vidéo, des polices et quantité de contenus envoyés par des serveurs que vous ne contrôlez absolument pas. Garder durablement un navigateur sans correctifs de sécurité n’est donc pas l’équivalent de continuer à utiliser une vieille calculatrice.
Pour Windows, c’est encore plus simple : la version que Kagi prévoyait de commercialiser avant la fin de l’année ne sortira pas sous sa responsabilité. MacGeneration résume bien la situation : l’aventure multiplateforme s’arrête moins d’un an après son annonce publique, alors que le portage WebKit sur ces environnements représentait justement la partie la plus ambitieuse du projet.
Orion redevient donc ce qu’il était à l’origine : essentiellement un navigateur destiné aux plateformes Apple. Les versions macOS, iOS et iPadOS continuent leur développement normalement et devraient même profiter du recentrage des développeurs précédemment mobilisés sur Linux et Windows.
Mais Kagi ne met pas le code à la poubelle : il va l’ouvrir
C’est là que l’histoire devient nettement plus intéressante pour le monde open source. Plutôt que de supprimer ses dépôts et de laisser plusieurs années de travail mourir dans un NAS, Kagi va publier le code source d’Orion pour Linux et Windows. L’entreprise annonce davantage de détails dans les 30 jours suivant son communiqué du 2 octobre. Elle a également pris contact avec des fondations et organisations open source pour discuter d’une éventuelle reprise du projet.
Il faut néanmoins modérer immédiatement l’enthousiasme. Kagi précise très clairement qu’elle ne sera pas le mainteneur principal de ces versions après leur publication. Le futur de Linux et Windows dépendra donc de la capacité d’une communauté, d’une fondation ou d’un nouvel acteur à reprendre le code et surtout à assurer le travail ingrat qui va avec : correctifs de sécurité, mises à jour WebKit, intégration aux distributions, compatibilité GPU, sandboxing, tests Web, extensions, codecs, bugs spécifiques aux environnements de bureau et quelques centaines d’autres joyeusetés qui expliquent pourquoi « faire un navigateur » ressemble davantage à maintenir un petit système d’exploitation qu’à développer une application classique.
La publication du code reste néanmoins une vraie opportunité. Linux possède évidemment Firefox, Chromium et leurs nombreux dérivés, mais un navigateur WebKit moderne destiné au desktop Linux est nettement plus rare. Si une communauté solide reprenait Orion, elle disposerait déjà d’un énorme travail réalisé sur l’interface, la confidentialité, le portage WebKit et les fondations du support WebExtensions.
Il manque simplement le petit détail consistant à trouver les personnes prêtes à entretenir tout ça pendant dix ans.
Le plus fou, c’est peut-être le travail réalisé pour les extensions
Orion possédait un argument particulièrement séduisant : permettre à un navigateur WebKit d’utiliser des extensions écrites pour Chrome ou Firefox. Sur macOS, le système fonctionne déjà avec de nombreuses extensions et Kagi affirme prendre en charge environ 70 % des API WebExtensions nécessaires. Certaines extensions peuvent être installées directement depuis le Chrome Web Store ou le catalogue Firefox, tout en bénéficiant de contrôles de permissions propres à Orion.
C’est également une bonne illustration de la raison pour laquelle créer un concurrent à Chromium est si compliqué. Il ne suffit pas d’être capable d’afficher correctement YouTube et trois pages de documentation. Les utilisateurs ont accumulé des années d’habitudes autour de gestionnaires de mots de passe, bloqueurs, outils de développeur, extensions professionnelles et dizaines de petites fonctions invisibles dont ils découvrent l’importance uniquement lorsqu’elles disparaissent.
Kagi a donc consacré plusieurs années à faire fonctionner un écosystème conçu essentiellement autour de Chromium et Firefox… sur WebKit.
Une tâche que même Apple n’a jamais réellement entrepris de cette manière.
Et maintenant imaginez reproduire et tester ce travail séparément sur macOS, Linux et Windows avec « une poignée de développeurs ».
On comprend mieux pourquoi la réunion du lundi matin a fini par contenir un slide intitulé « Bon, il faut choisir ».
L’histoire montre surtout à quel point fabriquer un vrai navigateur alternatif est devenu absurde
Orion représente un problème plus large que celui de Kagi. Le Web repose formellement sur des standards ouverts, mais le coût d’une implémentation complète de ces standards et de tout l’écosystème attendu autour d’un navigateur est devenu gigantesque. Les moteurs réellement utilisés à grande échelle se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main : Blink/Chromium, WebKit et Gecko. De nombreux navigateurs présentés comme concurrents utilisent donc en réalité le même moteur Chromium avec une expérience différente au-dessus.
Il n’y a rien de scandaleux à cela. Réutiliser Chromium est précisément ce que permet l’open source et économise des années de développement. Le problème apparaît lorsque presque toute innovation indépendante doit commencer par accepter les choix architecturaux d’un projet massivement influencé par Google.
Orion avait volontairement choisi l’autre voie. Kagi écrivait encore lors du lancement d’Orion 1.0 que choisir WebKit plutôt que créer « un autre clone Chromium » constituait une décision stratégique visant à préserver davantage de diversité dans l’écosystème Web.
Dix mois plus tard, le projet abandonne deux de ses quatre plateformes parce que la charge est devenue trop importante.
Difficile d’imaginer meilleure démonstration du problème.
Pour Linux, Firefox vient paradoxalement de devenir encore un peu plus précieux
Il existe aussi une conclusion assez ironique. Beaucoup d’utilisateurs aiment comparer Firefox à Brave, Vivaldi ou Edge comme s’il ne s’agissait que de choisir entre quatre interfaces et quatre politiques de confidentialité. Mais du point de vue de l’infrastructure du Web, Firefox joue un rôle différent : Mozilla entretient encore son propre moteur, Gecko, plutôt que de dépendre de Chromium.
La disparition du développement officiel d’Orion sur Linux ne change évidemment pas l’existence de WebKitGTK ou des autres navigateurs utilisant WebKit, mais elle retire une tentative rare de transformer cet écosystème en navigateur grand public moderne, avec extensions Chrome/Firefox, confidentialité agressive et UX travaillée.
Orion aurait pu devenir cette drôle de troisième voie : ni Chromium, ni Firefox, mais un WebKit réellement pensé comme navigateur quotidien sur Linux.
Il pourra encore le devenir.
Simplement, Kagi ne paiera plus les développeurs pour le faire.
Le meilleur scénario serait peut-être que l’échec commercial devienne une réussite open source
Tout dépend donc maintenant de ce qui apparaîtra lorsque le code sera publié. Si Orion Linux et Windows sont suffisamment propres, documentés et séparables de l’infrastructure propriétaire de Kagi, une fondation ou une communauté pourrait reprendre l’aventure. Le fait que Kagi recherche déjà un éventuel organisme de tutelle plutôt que de jeter simplement un ZIP sur GitHub constitue au moins un signe encourageant.
Mais le scénario inverse reste parfaitement possible : le code apparaît, reçoit 12 000 étoiles, quelques dizaines de personnes le compilent, trois forks voient le jour et, six mois plus tard, tout le monde découvre que maintenir un navigateur signifie appliquer une urgence de sécurité WebKit un dimanche soir pendant que les utilisateurs demandent pourquoi 1Password ne fonctionne plus depuis la mise à jour.
L’open source ne fabrique pas automatiquement des mainteneurs.
Il permet seulement à ceux qui existent de commencer à travailler.
Pour l’instant, la conclusion est donc douce-amère. Orion reste vivant sur les appareils Apple, Linux conserve une bêta figée qu’il vaut mieux ne plus utiliser au quotidien et Windows devra attendre une éventuelle reprise communautaire. Mais le travail effectué ne disparaîtra pas : il va devenir accessible à tous.
Kagi voulait prouver qu’un petit acteur indépendant pouvait construire un navigateur moderne sans se contenter de repeindre Chromium.
Il vient peut-être surtout de prouver pourquoi presque personne n’essaie.
Communauté
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