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Character.AI sous Chapter 11 : Disney pose 20 millions de dollars… et le chatbot pourrait disparaître faute de repreneur
Character.AI, l’un des pionniers des compagnons IA avec lesquels des millions d’utilisateurs discutent, font du roleplay ou inventent des personnages, vient de se placer sous la protection du Chapter 11 aux États-Unis. La plateforme reste accessible, les abonnements continuent et Disney s’est positionné avec une offre de départ de 20 millions de dollars sur certains actifs. Mais attention : Mickey ne vient pas d’acheter Character.AI pour le prix de quelques épisodes Marvel. L’offre ne porte pas sur toute l’entreprise, d’autres acheteurs peuvent surenchérir et Character.AI reconnaît noir sur blanc que le service pourrait être arrêté si aucun repreneur ne souhaite poursuivre son exploitation. Si vous avez quatre ans de conversations sentimentales avec un vampire cyberpunk, c’est peut-être le moment de penser à l’export.
Character.AI n’est pas fermé, mais son avenir vient de devenir très incertain
La nuance est importante : Character.AI n’a pas annoncé sa fermeture.
Le 12 octobre, la société a annoncé dans une mise à jour officielle adressée à sa communauté avoir volontairement engagé une procédure américaine de Chapter 11 afin d’organiser sous contrôle judiciaire la vente de la totalité ou de l’essentiel de ses actifs. Contrairement à une liquidation immédiate, cette procédure lui permet de continuer à fonctionner pendant qu’elle cherche une solution. La plateforme reste donc disponible aujourd’hui et les abonnements payants continuent d’être facturés normalement.
Le calendrier est en revanche assez court. Character.AI espère terminer la procédure fin novembre ou début décembre 2026.
Et surtout, l’entreprise ne cache pas le scénario désagréable : si la vente ne débouche pas sur une offre permettant de continuer à exploiter Character.AI, la plateforme sera arrêtée.
Autrement dit, votre waifu virtuelle n’a pas encore reçu son avis d’expulsion.
Mais son propriétaire cherche activement quelqu’un pour reprendre le bail.
Disney arrive avec 20 millions de dollars… mais ne rachète pas Character.AI pour 20 millions
Le nom qui attire évidemment l’attention est Disney.
Avant le dépôt sous Chapter 11, Character Technologies a conclu un accord avec Disney Worldwide Services faisant de Disney le « stalking horse bidder ». Derrière cette expression particulièrement élégante de droit américain se cache quelque chose de plus simple : Disney pose une offre de référence, et d’autres acheteurs restent libres de proposer mieux pendant la procédure.
D’après le communiqué détaillant officiellement l’accord avec Disney , l’offre s’élève à 20 millions de dollars et porte notamment sur une licence perpétuelle non exclusive concernant certains éléments de propriété intellectuelle, ainsi que certaines créances ou droits de la société. Disney doit aussi fournir des services de transition grâce à d’anciens employés de Character.AI qu’il a recrutés.
La distinction est fondamentale.
Disney n’a pas annoncé acheter Character.AI dans son ensemble pour 20 millions de dollars.
L’entreprise sert pour l’instant de premier enchérisseur sur un paquet précis d’actifs. Si une autre société dépose une meilleure proposition conforme aux règles approuvées par le tribunal, elle peut lui passer devant.
Reuters rapporte par ailleurs que Character Technologies évalue, dans son dossier judiciaire, ses actifs comme ses passifs entre 50 et 100 millions de dollars. CNA
Donc non, il n’est pas encore nécessaire de préparer « Elsa_AI_Official » dans votre liste de personnages préférés.
Le plus drôle : Disney voulait faire disparaître ses personnages de Character.AI l’année dernière
L’histoire possède quand même un sens de l’ironie assez remarquable.
En septembre 2025, Axios révélait que Disney avait envoyé une mise en demeure à Character.AI pour exiger la suppression de chatbots reproduisant sans autorisation des personnages Disney, Pixar, Marvel ou Star Wars. Character.AI avait ensuite retiré les personnages signalés.
Un peu plus d’un an plus tard, Disney se retrouve candidat pour obtenir une licence sur une partie de la propriété intellectuelle de l’entreprise.
En langage de couple :
2025 : « Arrête immédiatement d’utiliser mes personnages. »
2026 : « Bon… combien pour la techno ? »
Il ne faut cependant pas en déduire que Disney souhaite relancer demain Character.AI avec Mickey et Dark Vador comme compagnons virtuels. La société n’a pas communiqué de plan produit de ce type, et l’offre actuelle reste une étape d’une procédure judiciaire.
Mais pour un groupe qui possède précisément l’un des plus gigantesques catalogues de personnages de la planète, la technologie permettant de créer des expériences conversationnelles et narratives avec des personnages virtuels possède évidemment un intérêt stratégique assez facile à imaginer.
Comment une startup autrefois valorisée dans les milliards arrive-t-elle là ?
C’est probablement la question la plus fascinante.
Character.AI a été fondé en 2021 par Noam Shazeer et Daniel De Freitas, deux anciens chercheurs de Google. Le service s’est rapidement différencié des assistants classiques : ici, on ne venait pas seulement demander la météo ou écrire une fonction Python.
On venait parler avec des personnages.
Héros fictifs, créations originales, partenaires virtuels, professeurs improvisés ou personnages de roleplay : la plateforme est devenue l’un des symboles du boom des AI companions, les IA pensées moins comme des outils que comme des interlocuteurs avec lesquels on entretient une relation dans le temps.
Puis, en août 2024, Google a signé un accord de licence non exclusive avec Character.AI et recruté Shazeer, De Freitas ainsi qu’une partie de l’équipe de recherche. Reuters avait confirmé l’accord sans en publier le prix ; le Financial Times a ensuite rapporté que l’opération représentait environ 2,7 milliards de dollars.
Voir aujourd’hui « Disney : 20 millions » à côté de « Google : 2,7 milliards » pourrait donner l’impression que Character.AI a perdu 99 % de sa valeur en deux ans.
Ce serait trompeur.
L’opération Google de 2024 englobait une licence technologique très différente et surtout le retour chez Google des fondateurs et d’une partie du talent scientifique. L’offre actuelle de Disney est un prix plancher sur certains droits dans une vente judiciaire, pas une nouvelle valorisation de toute la société.
Comparer directement les deux montants reviendrait un peu à conclure qu’une maison vaut le prix auquel son garage a été vendu.
Après Google, Character.AI avait justement changé de métier
Le départ de ses fondateurs n’était pas qu’un changement d’organigramme.
Après l’accord avec Google, Character.AI a progressivement abandonné la course consistant à entraîner elle-même les plus gros modèles possibles pour se concentrer davantage sur l’expérience utilisateur, les personnages et le divertissement interactif. Le Financial Times décrivait déjà en 2024 une entreprise essayant de bâtir son avenir davantage autour du produit que de la compétition frontale contre les laboratoires disposant de milliards pour acheter des GPU.
Sur le papier, la stratégie avait du sens.
Pourquoi tenter de fabriquer son propre moteur de Formule 1 quand Google, OpenAI, Anthropic et Meta brûlent plusieurs centrales électriques pour améliorer le leur ?
Le problème est qu’une bonne audience ne garantit pas automatiquement une entreprise simple à rentabiliser.
Une plateforme conversationnelle doit payer les calculs nécessaires à chaque échange, assurer la modération, investir dans la sécurité et convaincre suffisamment d’utilisateurs de passer à un abonnement.
Et plus les conversations durent longtemps, plus l’expérience qui rend le produit intéressant peut justement devenir coûteuse à servir.
Le hamster économique commence alors à courir très vite dans sa roue GPU.
Les difficultés ne sont pas seulement financières
Dans son annonce, Character.AI évoque elle-même des pressions juridiques, réglementaires et opérationnelles importantes pour expliquer sa décision.
Le juridique est loin d’être un détail.
Les compagnons IA posent des questions nettement plus complexes qu’un assistant chargé de générer une recette de quiche.
Lorsque des utilisateurs parlent quotidiennement à une IA présentée comme un ami, un partenaire ou un confident, des sujets comme la dépendance émotionnelle, la protection des mineurs, les comportements dangereux et la responsabilité de la plateforme deviennent rapidement centraux.
Le 8 octobre, soit seulement quelques jours avant le dépôt sous Chapter 11, Reuters détaillait une procédure engagée par le procureur général du Kentucky contre Character.AI. L’État accuse certains chatbots d’avoir tenu des propos encourageant des comportements dangereux auprès d’utilisateurs, dont certains mineurs. Ces faits constituent des allégations dans une procédure en cours, pas des conclusions judiciaires définitives. Character.AI affirme de son côté faire de la sécurité de ses utilisateurs une priorité.
La société avait aussi réglé plus tôt cette année, avec Google, une autre affaire intentée après le suicide d’un adolescent de 14 ans ; là encore, le règlement du litige ne signifie pas qu’un tribunal ait établi les allégations au fond.
Cela permet de comprendre pourquoi « faire parler des personnages IA » est devenu un métier juridiquement beaucoup moins léger qu’il ne pouvait paraître en 2022.
Et mes conversations Character.AI dans tout ça ?
Voilà la partie concrète pour les utilisateurs.
Pour l’instant, rien ne change officiellement concernant les données.
Character.AI indique que sa politique de confidentialité reste applicable pendant la procédure et rappelle que les utilisateurs peuvent toujours exporter leurs données ou supprimer leur compte depuis l’application ou le site.
L’entreprise ne dit pas que Disney récupère vos conversations dans le cadre de son offre de 20 millions.
Ce point mérite d’être écrit clairement, parce que le rapprochement des mots « Disney », « Character.AI », « vente » et « données » pourrait assez vite produire des raccourcis spectaculaires sur les réseaux sociaux.
L’accord décrit publiquement concerne notamment une licence sur certains éléments de propriété intellectuelle et d’autres actifs définis dans la procédure. Il ne permet pas d’affirmer que Disney achète la base de conversations des utilisateurs.
Cela dit, si vous avez des conversations auxquelles vous tenez, les exporter maintenant relève simplement du bon sens.
Pas parce qu’une disparition est annoncée demain matin, mais parce que Character.AI reconnaît officiellement que l’arrêt du service fait partie des scénarios possibles si aucun acheteur n’assure sa continuité.
Les souvenirs numériques ont une fâcheuse tendance à sembler éternels jusqu’au jour où quelqu’un éteint le serveur.
Les abonnés continuent de payer, au moins pour l’instant
Autre information importante : les abonnements restent actifs et la facturation continue normalement pendant la procédure.
Character.AI indique qu’il préviendra les abonnés en amont si l’évolution du service affecte les fonctions payantes.
Il ne s’agit donc pas actuellement d’un service zombie qui aurait fermé ses portes tout en laissant tourner Stripe dans la cave.
Pour les utilisateurs gratuits comme payants, le fonctionnement quotidien devrait rester aussi normal que possible durant les prochaines semaines.
C’est après que les choses deviennent floues.
Si un acquéreur décide de maintenir la plateforme, Character.AI pourrait continuer sous une nouvelle structure.
Si le meilleur enchérisseur souhaite essentiellement récupérer technologie, licences, brevets ou talents sans conserver le service grand public, la situation pourrait être très différente.
Et si aucune offre acceptable n’inclut la poursuite du service, l’entreprise le dit elle-même : extinction.
Character.AI révèle surtout la fragilité des « relations » hébergées dans le cloud
Il y a derrière cette actualité une question bien plus intéressante que le destin financier d’une startup.
Avec Spotify ou Netflix, la fermeture d’un service signifie que votre playlist ou votre historique disparaît.
Avec une plateforme comme Character.AI, certains utilisateurs peuvent avoir passé des centaines ou milliers d’heures à construire une histoire avec un personnage.
Une campagne de roleplay.
Un univers fictionnel.
Un compagnon quotidien.
Des conversations intimes.
Des personnages créés et peaufinés pendant plusieurs années.
On peut trouver cela étrange, fascinant, inquiétant ou totalement banal. Peu importe : pour l’utilisateur concerné, le contenu possède souvent une valeur personnelle réelle.
Et pourtant, l’interlocuteur n’existe jamais indépendamment de l’entreprise qui paie le serveur.
C’est peut-être le rappel le plus brutal de toute cette histoire : un compagnon IA peut donner l’impression d’avoir une mémoire, une personnalité et une continuité.
Mais quelque part derrière, il possède aussi un compte AWS et un conseil d’administration.
Et parfois le conseil d’administration dépose un Chapter 11.
Disney pourrait parfaitement ne pas être le dernier mot
L’offre de Disney ne clôt donc absolument pas l’histoire.
Elle sert essentiellement de point de départ à l’enchère.
Character.AI demande au tribunal l’autorisation d’appliquer une procédure permettant à d’autres acheteurs de présenter une offre supérieure ou plus avantageuse, avec l’objectif de conclure les transactions fin novembre ou début décembre.
Le futur propriétaire éventuel de la plateforme pourrait donc être Disney.
Ou quelqu’un d’autre.
Ou personne.
Il faudra également voir si l’acheteur éventuel souhaite réellement exploiter Character.AI en tant que service grand public ou s’intéresse surtout à sa propriété intellectuelle, sa technologie et son savoir-faire en matière de personnages interactifs.
À ce stade, toute affirmation plus précise serait de la spéculation.
L’étrange maturité du marché de l’IA
Il y a enfin quelque chose d’assez symbolique dans cette faillite.
Il y a encore trois ans, l’histoire de l’IA générative était essentiellement racontée comme une succession de levées de fonds, d’utilisateurs gagnés et de valorisations qui montaient.
Character.AI faisait partie des vedettes de cette époque.
En 2026, le secteur commence à découvrir une autre étape de la vie économique : les gagnants, les perdants, les rachats, les consolidations et les entreprises qui n’arrivent pas à transformer leur audience en modèle durable.
C’est plutôt sain, quelque part.
Une technologie devient réellement mature le jour où toutes les startups qui collent « AI » dans leur nom ne reçoivent plus automatiquement un milliard de dollars et une corbeille de fruits.
Character.AI possède encore une communauté, une technologie identifiable et suffisamment d’intérêt stratégique pour attirer Disney dans son processus de vente.
Mais cela ne garantit plus sa survie.
Et pour ses utilisateurs, la meilleure conclusion tient probablement en une phrase moins futuriste que tout ce qu’on nous promet depuis quatre ans : faites des sauvegardes.
Même de vos amis imaginaires.
Sources & références
- Character.AI — annonce officielle du Chapter 11
- Character Technologies / Business Wire — accord avec Disney
- Reuters — procédure de faillite et vente des actifs
- Financial Times — accord Google de 2024
- Axios — Disney contre Character.AI en 2025
- Reuters — procédure du Kentucky concernant la sécurité des mineurs
Communauté
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