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OpenCourant : Siemens ferme OpenRadioss, la communauté remet le simulateur de crash sur pied en cinq jours
Le 1er octobre, Siemens a mis fin à OpenRadioss, la version open source d’un solveur industriel capable de simuler crash-tests automobiles, explosions, chutes de smartphones ou impacts complexes. Le site a été redirigé et le dépôt GitHub public supprimé plutôt qu’archivé. Quelques heures plus tard, la communauté lançait déjà OpenCourant à partir de la dernière base AGPL disponible. Le plus impressionnant est arrivé ensuite : en cinq jours, le projet a reconstruit une chaîne de compilation disparue avec l’infrastructure du constructeur, retrouvé des dépendances binaires dans les archives personnelles d’utilisateurs et recommencé à publier des builds pour Linux x86-64, ARM64 et Windows. Une histoire presque trop parfaite pour illustrer l’utilité d’une licence libre : on peut fermer un serveur Git, beaucoup moins facilement rappeler du code déjà distribué.
OpenRadioss n’était pas exactement le petit projet GitHub du dimanche
Pour comprendre pourquoi cette disparition a autant surpris, il faut commencer par ce qu’était OpenRadioss. Radioss est un solveur par éléments finis spécialisé dans les phénomènes dynamiques fortement non linéaires : déformation d’une voiture lors d’un accident, résistance d’une structure à une explosion, chute d’un appareil électronique, impact d’un oiseau sur un pare-brise aéronautique ou encore interaction entre fluides et structures. Des cas d’usage légèrement plus exigeants que déterminer si votre nouveau meuble IKEA supportera une plante verte. L’ancienne documentation présentait des exemples allant d’un Yaris lancé contre un poteau à 40 km/h jusqu’au drop test d’un téléphone, avec des modèles HPC atteignant dix millions d’éléments.
Altair avait rendu une partie du solveur publique le 8 septembre 2022 sous le nom OpenRadioss, avec une licence GNU AGPL v3 et des builds utilisables aussi bien pour la recherche que pour l’enseignement ou le calcul haute performance. Cette ouverture était assez inhabituelle dans le monde de la simulation industrielle, où les licences de solveurs professionnels peuvent rapidement coûter beaucoup plus cher que le PC servant à les exécuter.
Puis Siemens a racheté Altair. L’acquisition, finalisée le 26 mars 2025, représentait environ 10 milliards de dollars de valeur d’entreprise et devait notamment renforcer le portefeuille Siemens dans la simulation, le HPC et l’IA industrielle. Un peu plus de dix-huit mois plus tard, OpenRadioss quittait la scène.
Siemens parle d’une « nouvelle phase », le dépôt public a surtout pris un 404
Le 1er octobre 2026, Siemens a officiellement réorienté Radioss vers son offre commerciale Simcenter et vers un nouveau programme de recherche et développement. Dans sa page de transition consacrée à l’avenir de Radioss, l’entreprise explique vouloir concentrer ses investissements dans Simcenter Radioss pour les usages industriels et proposer aux chercheurs un Simcenter Radioss R&D Program, décrit comme un environnement « Shared Source » donnant accès au code et à une infrastructure HPC privée dans le cadre de projets de collaboration approuvés.
Ce qui a nettement moins enthousiasmé la communauté, c’est la manière dont OpenRadioss a disparu. Le site historique a été redirigé et le dépôt GitHub OpenRadioss/OpenRadioss a été retiré au lieu d’être simplement placé en lecture seule. L’adresse renvoie aujourd’hui une erreur 404. (Site Web)
La nuance est importante : Siemens reste parfaitement libre de cesser de développer ou distribuer de nouvelles versions sous licence libre. Mais les versions déjà publiées sous AGPL ne cessent pas rétroactivement d’être libres parce que le dépôt officiel disparaît. La licence AGPL accorde notamment aux destinataires le droit de faire fonctionner, modifier et redistribuer les copies reçues, sous réserve de respecter ses conditions.
Et c’est précisément à ce moment-là que l’histoire devient intéressante.
Quelques heures après la fermeture : « bon, on fork »
Le même jour, la communauté annonçait OpenCourant, continuation communautaire d’OpenRadioss . Le projet repart de la dernière base open source disponible, conserve la licence GNU AGPL v3 et entend reconstruire publiquement la gouvernance autour des anciens utilisateurs, chercheurs et mainteneurs d’OpenRadioss. Même l’historique Git complet a été préservé afin que les contributions antérieures restent attribuées.
Le nom est particulièrement bien trouvé. Il fait référence à la condition de Courant–Friedrichs–Lewy, ou CFL, un critère de stabilité essentiel dans les méthodes numériques utilisant une intégration temporelle explicite. Autrement dit, le projet qui sauve un solveur de dynamique explicite porte le nom d’une condition mathématique servant justement à éviter que les calculs partent complètement en vrille. Les geeks des éléments finis ont aussi droit à leurs blagues privées.
Mais sauver un dépôt ne signifie pas sauver un logiciel réellement utilisable. Et c’est là que l’équipe a découvert que le code source n’était que la moitié de l’histoire.
Le code était libre, la chaîne de fabrication l’était beaucoup moins
Lorsque les nouveaux mainteneurs ont tenté de produire leurs propres paquets, ils ont découvert que l’ancienne chaîne de livraison reposait sur plusieurs éléments qui n’avaient jamais fait partie du dépôt public : registre de conteneurs interne, runners CI auto-hébergés, dépôt binaire privé et second dépôt source non public. Quand l’infrastructure OpenRadioss a été coupée, tous ces services sont partis avec elle.
Le projet a donc dû reconstruire la CI avec ses propres images, remettre en place les tests de régression et recompiler certains convertisseurs auparavant fournis sous forme de binaires précompilés. Désormais, une release OpenCourant n’est publiée que si la suite de régression réussit. Les outils anim_to_vtk et th_to_csv, utilisés pour convertir les résultats des simulations, sont eux aussi reconstruits depuis leurs sources dans la nouvelle infrastructure.
C’est une excellente illustration d’une faiblesse parfois oubliée dans l’open source : publier le code d’un programme ne suffit pas toujours à rendre son développement reproductible. Si sa chaîne de compilation dépend de serveurs privés, de binaires introuvables ou d’outils internes, récupérer le dépôt après la disparition de l’entreprise peut ressembler à recevoir les plans complets d’une voiture… sans la moitié des machines nécessaires pour fabriquer ses pièces.
La communauté a fini par fouiller dans ses vieux dossiers Téléchargements
Le cas le plus spectaculaire concerne la bibliothèque chargée de lire certaines entrées OpenRadioss. Le solveur dépendait d’un composant propriétaire qui n’avait jamais été conservé dans Git. Lorsque les dépôts du fournisseur ont disparu, cette bibliothèque a disparu elle aussi. Les copies récupérables publiquement étaient plus anciennes que la version attendue par le code final.
OpenCourant a donc fait quelque chose de très open source : demander si quelqu’un, quelque part, possédait encore le fichier.
Quelqu’un l’avait.
La copie a pu être comparée à un binaire récupéré indépendamment afin de vérifier son authenticité, puis réintégrée au processus de build. Pour ARM64, le problème était encore pire : la seule bibliothèque disponible datait de février 2026 et faisait échouer 81 tests de régression sur 81. Un autre membre de la communauté a finalement retrouvé dans ses archives le paquet ARM officiel latest-20260728. Les composants qui l’accompagnaient ont permis de vérifier son origine, et le résultat ARM est passé de 0/81 à 81/81 tests réussis.
Il existe probablement quelque part un disque dur externe poussiéreux dont le propriétaire vient accidentellement de sauver une plateforme de calcul scientifique.
N’effacez jamais complètement votre dossier Downloads.
La science pourrait en dépendre.
Cinq jours après : Linux x86, ARM64 et Windows repartaient
Le 5 octobre, OpenCourant annonçait ses premiers packages Linux x86-64 produits automatiquement. Le lendemain, le projet confirmait que Linux x86-64, Linux ARM64 et Windows x86-64 sortaient désormais de la même chaîne CI et passaient tous par la même barrière de tests avant publication.
Les builds Linux proposent le Starter et l’Engine en simple et double précision, avec variantes SMP et OpenMPI ; Windows propose également les variantes nécessaires avec Intel MPI. Les convertisseurs et le launcher graphique sont présents dans les trois paquets. Les téléchargements OpenCourant sont déjà publiés automatiquement , cinq jours seulement après la disparition du projet dont ils descendent.
Tout n’est pas encore parfait. Une fonction de lecture manque toujours et passe par un chemin de compatibilité, /ALE/STRUCTURED_MESH est volontairement refusé pour éviter de générer silencieusement un maillage incorrect, et la vraie solution à long terme consiste à terminer le lecteur entièrement ouvert déjà présent sous AGPL afin de supprimer définitivement la dépendance au composant binaire récupéré.
Et c’est peut-être cette dernière tâche qui transformera réellement OpenCourant d’un fork de survie en projet indépendant.
« Shared Source » et open source ne racontent pas la même histoire
La stratégie choisie par Siemens mérite néanmoins d’être présentée sans raccourci. Radioss lui-même ne disparaît pas : l’entreprise continue à développer Simcenter Radioss comme produit industriel et propose aux chercheurs son nouveau programme R&D donnant accès au code dans un environnement encadré. Siemens explique vouloir offrir davantage de support et concentrer l’innovation sur une plateforme de production intégrée à son portefeuille.
Mais ce modèle n’est pas équivalent à celui d’OpenRadioss. Un programme « Shared Source » avec accès soumis à candidature et infrastructure privée permet une collaboration choisie entre Siemens et certains partenaires. Un dépôt AGPL public permet au contraire à n’importe qui de télécharger le code, construire le logiciel, le modifier et redistribuer ses changements conformément à la licence.
Ce n’est donc pas nécessairement une histoire où l’un des modèles serait techniquement supérieur à l’autre. C’est surtout une démonstration très concrète de la différence entre avoir accès à du code et posséder les libertés attachées à une licence libre.
Quand l’éditeur change de stratégie, cette différence quitte soudainement les pages juridiques pour devenir extrêmement pratique.
Le plus dur commence maintenant : faire revenir les humains
OpenCourant a sauvé le code et reconstruit les builds, mais ses responsables le disent eux-mêmes : l’infrastructure est la partie facile. Le vrai défi consiste désormais à reconstituer la communauté qui entourait OpenRadioss et mettre en place une gouvernance durable. Le projet invite explicitement les anciens mainteneurs, chercheurs, étudiants et utilisateurs industriels à revenir définir son orientation technique.
Ce point déterminera beaucoup plus son avenir que le nombre d’étoiles GitHub. Radioss possède plusieurs décennies de connaissances accumulées autour des matériaux, contacts, modèles de rupture, algorithmes de calcul parallèle et validations industrielles. Conserver le compilateur fonctionnel est une chose ; conserver les personnes capables d’expliquer pourquoi une modification de trois lignes fausse le comportement d’un mannequin de crash-test à 64 km/h en est une autre.
OpenCourant dispose toutefois d’un avantage important : le corpus OpenRadioss existait réellement et avait déjà servi à la recherche, à l’enseignement, au benchmarking HPC et à de véritables simulations complexes. Le projet ne commence donc pas avec un README contenant « TODO: implement physics ». Il repart d’un solveur déjà utilisé sur des modèles allant jusqu’à des dizaines de millions d’éléments.
Difficile d’inventer meilleure publicité pour les licences libres
L’épisode pourrait presque servir d’exercice dans un cours sur l’open source. Une entreprise publie un logiciel industriel sous AGPL. Une autre entreprise rachète la première. Sa stratégie change. Le projet officiel ferme quatre ans plus tard et son dépôt disparaît.
Dans un logiciel propriétaire classique, l’histoire se terminerait pratiquement là.
Ici, elle a duré quelques heures.
La communauté avait des copies du code. La licence permettait de les utiliser et de les redistribuer. L’historique a été préservé. Une nouvelle organisation a été créée. Les morceaux d’infrastructure privés ont commencé à être remplacés et, lorsque certaines dépendances avaient disparu, des utilisateurs sont partis fouiller dans leurs archives jusqu’à retrouver les bons fichiers.
Cinq jours après, trois architectures recevaient à nouveau des binaires testés.
Ce n’est pas la garantie qu’OpenCourant existera encore dans dix ans. Un projet libre peut parfaitement manquer de mainteneurs, de financement ou d’utilisateurs et finir lui aussi à l’abandon. La licence ne crée pas magiquement une communauté.
Mais elle lui laisse la possibilité de continuer sans demander l’autorisation au propriétaire précédent.
Et lorsqu’un logiciel sert à simuler ce qui se passe quand une voiture rencontre brutalement un mur, disposer d’un plan de secours avant l’impact paraît finalement assez thématique.
Sources & références
- OpenCourant — Announcing OpenCourant, the community continuation of OpenRadioss
- OpenCourant — The first OpenCourant builds are here
- OpenCourant — All three platforms now ship
- Siemens — The future of Radioss is Simcenter
- Siemens — Acquisition d’Altair Engineering
- OpenRadioss — documentation historique
- GNU Project — GNU Affero General Public License v3
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