À la une
ReactOS franchit enfin le cap du NTFS : le Windows libre peut désormais démarrer depuis ce système de fichiers
Trente ans après ses débuts, ReactOS continue de poursuivre un objectif un peu fou : faire fonctionner des applications Windows sur un système d'exploitation entièrement libre. Le projet vient de franchir une étape importante avec son pilote NTFS, désormais capable de prendre en charge l'installation et le démarrage du système. Une avancée particulièrement symbolique pour ce clone de Windows, même si des limitations techniques importantes empêchent encore de le considérer comme une véritable alternative pour un usage quotidien.
Il existe des projets open source dont on entend parler régulièrement, et d'autres qui avancent depuis tellement longtemps qu'ils finissent par devenir de véritables monuments de l'informatique. ReactOS appartient incontestablement à cette deuxième catégorie. Lancé dans les années 90, ce système d'exploitation poursuit une ambition qui n'a finalement pas beaucoup changé : proposer un environnement compatible avec les logiciels et les pilotes Windows, sans dépendre du code propriétaire de Microsoft.
L'idée est suffisamment séduisante pour avoir survécu à plusieurs générations de Windows, à la disparition de nombreux projets concurrents et à une quantité probablement astronomique de nuits passées à déboguer du code système. Mais reproduire le fonctionnement de Windows représente un chantier colossal, particulièrement lorsqu'il faut recréer les mécanismes internes que les utilisateurs ne voient jamais.
Le 17 octobre 2026, l'équipe de ReactOS a annoncé une nouvelle avancée sur X : son pilote NTFS est désormais suffisamment fonctionnel pour permettre d'installer et de faire démarrer ReactOS directement depuis une partition utilisant ce système de fichiers. Le projet peut également formater des volumes en NTFS avec sa propre implémentation. <Cite ref="turn902340view0"/>
Cela peut sembler terriblement technique pour qui ne s'intéresse pas aux entrailles des systèmes d'exploitation. Pourtant, cette nouveauté représente une étape importante pour un projet qui souhaite un jour proposer une véritable alternative libre à Windows.
ReactOS : trente ans à reconstruire Windows sans Microsoft
Capture de septembre 2026 montrant le bureau de ReactOS 0.4.16, et non une démonstration de la nouveauté NTFS. Crédit Auteur : Tamazinoe89 — CC BY 4.0. Fichier original et attribution
Pour comprendre pourquoi cette évolution mérite l'attention, il faut rappeler ce qu'est réellement ReactOS. Contrairement à une distribution Linux qui aurait simplement adopté une interface ressemblant à Windows, ReactOS possède son propre noyau, conçu pour reproduire le fonctionnement de la famille Windows NT.
L'objectif est de permettre aux programmes développés pour Windows de fonctionner directement sur un système libre, sans devoir recourir à une machine virtuelle exécutant le système de Microsoft. ReactOS partage certains composants et une partie de son travail de compatibilité avec le projet Wine, mais les deux approches restent fondamentalement différentes.
Wine permet d'exécuter de nombreuses applications Windows sur Linux, macOS et d'autres systèmes compatibles en traduisant leurs appels vers les fonctions disponibles sur la plateforme hôte. ReactOS cherche à fournir lui-même un environnement de type Windows NT, avec son noyau, ses pilotes, sa gestion de la mémoire et son propre système de fichiers.
Une différence qui explique en grande partie la lenteur du développement. Faire fonctionner une application est déjà une tâche complexe. Reproduire suffisamment fidèlement les mécanismes d'un système d'exploitation pour permettre à des applications et à des pilotes de communiquer directement avec lui est autrement plus ambitieux.
En janvier 2026, ReactOS a célébré les trente ans de son premier commit. Malgré cette longévité impressionnante, le projet reste officiellement en phase alpha. Cela signifie que ses développeurs ne garantissent ni une stabilité suffisante pour un usage quotidien, ni une compatibilité complète avec les logiciels Windows.
Pour autant, les progrès réalisés au cours des dernières années commencent à devenir intéressants. En août 2026, la version 0.4.16 avait notamment introduit un véritable installateur graphique, une image ISO réunissant les fonctions d'installation et d'essai en mode Live, ainsi que de nombreuses améliorations matérielles.
Le projet a donc progressivement dépassé le stade du simple bureau expérimental que l'on faisait démarrer pour le plaisir de retrouver une interface rappelant Windows XP.
NTFS : une pièce essentielle du puzzle Windows
NTFS, pour New Technology File System, est le système de fichiers historiquement associé aux versions modernes de Windows. Il détermine la manière dont les données sont organisées sur les supports de stockage, comment les fichiers sont localisés et comment certaines informations relatives à leurs permissions ou à leur intégrité sont conservées.
Pendant longtemps, ReactOS s'est principalement appuyé sur FAT16 et FAT32 pour ses installations, avec également des possibilités expérimentales autour de Btrfs. Ces systèmes lui permettaient de fonctionner, mais représentaient une différence importante avec l'environnement Windows qu'il cherche à reproduire.
Le travail sur NTFS ne date pourtant pas d'hier. Dès 2014, ReactOS était capable de lire certains volumes utilisant ce format. Les années suivantes ont progressivement apporté des fonctions supplémentaires, mais il restait difficile d'utiliser son propre pilote comme fondation d'une installation complète.
La nouveauté annoncée en octobre 2026 change cette situation. Selon les informations rapportées par Phoronix, le pilote peut désormais servir à préparer une partition NTFS, à y installer ReactOS et à démarrer le système depuis celle-ci.
Ce n'est donc pas simplement la possibilité d'ouvrir un fichier stocké sur un disque Windows. Il s'agit de faire fonctionner le système d'exploitation lui-même sur un volume NTFS pris en charge par son propre pilote.
Cette étape possède une portée technique particulière. Lorsqu'un système démarre, il doit retrouver ses fichiers essentiels, charger les pilotes nécessaires et accéder à ses composants avant même que l'utilisateur ne voie apparaître son bureau. Une erreur dans la gestion du stockage peut empêcher complètement le démarrage.
Réussir cette opération sur NTFS signifie donc que l'implémentation de ReactOS a suffisamment progressé pour assurer un ensemble d'opérations beaucoup plus exigeant qu'une simple lecture de fichiers.
Cela ne rend pas le pilote complet pour autant. Et c'est précisément là que les limites actuelles deviennent importantes.
Un pilote fonctionnel, mais encore loin d'être prêt pour vos données
Si ReactOS sait désormais fonctionner depuis NTFS, son pilote ne propose pas encore toutes les fonctionnalités attendues d'une implémentation moderne et robuste.
Premier problème : l'absence de mécanisme de cache suffisamment abouti. Sur un système d'exploitation classique, les opérations de stockage bénéficient de différentes stratégies permettant de conserver temporairement les données fréquemment utilisées en mémoire. Cela évite de multiplier inutilement les accès au disque.
Sans ces optimisations, certaines opérations peuvent devenir beaucoup plus lentes, en particulier lorsque le système manipule de nombreux petits fichiers. L'équipe de ReactOS reconnaît donc que son pilote reste moins performant que les implémentations NTFS plus matures.
Deuxième limitation, encore plus importante : l'absence de journalisation. Cette fonctionnalité permet de conserver des informations sur les modifications apportées au système de fichiers afin de faciliter la récupération après certains incidents, notamment une coupure de courant ou un arrêt brutal.
Sans journalisation fonctionnelle, une interruption au mauvais moment peut laisser des structures de stockage dans un état incohérent. Ce n'est pas nécessairement synonyme de perte systématique des données, mais cela complique considérablement la gestion des erreurs et la récupération après incident.
Enfin, certaines fonctions de sécurité associées à NTFS, notamment celles liées à la gestion des permissions, ne sont pas encore prises en charge de manière complète. Là encore, le pilote ne reproduit pas toutes les garanties offertes par l'implémentation utilisée dans Windows.
Ces limitations expliquent pourquoi il serait imprudent de considérer cette annonce comme une invitation à installer ReactOS sur le SSD contenant ses documents professionnels, ses photos de famille ou ses sauvegardes de jeux.
Le pilote atteint une étape importante de son développement, mais il reste destiné avant tout aux essais et à la validation technique. Ses propres développeurs reconnaissent également que des bugs inconnus peuvent encore subsister.
Autrement dit, mieux vaut éviter que votre collection de photos de vacances serve involontairement de banc d'essai pour un pilote de système de fichiers encore expérimental.
Une année 2026 particulièrement active pour ReactOS
Capture montrant notamment le terminal, la calculatrice et des jeux classiques. Crédit Auteur : Tamazinoe89 — CC BY 4.0. Fichier original et attribution
Cette progression du support NTFS arrive après plusieurs évolutions importantes réalisées au cours de l'année.
La sortie de ReactOS 0.4.16, le 29 août, a notamment simplifié les premiers contacts avec le système. Son nouvel installateur graphique permet de réaliser les principales opérations de préparation et d'installation sans devoir passer exclusivement par une interface textuelle rappelant les anciennes versions de Windows NT.
L'équipe a également regroupé le LiveCD et le BootCD dans une seule image. Il devient ainsi possible de démarrer ReactOS pour découvrir son environnement, puis de lancer une installation depuis le même support. Une fonction devenue presque banale sur les distributions Linux, mais qui représentait encore un chantier important pour ReactOS.
Les développeurs ont aussi travaillé sur la compatibilité avec certains contrôleurs de stockage SATA et AHCI, sur la prise en charge du matériel audio et sur différentes difficultés rencontrées avec les pilotes graphiques.
Ces améliorations contribuent à rendre ReactOS plus accessible à ceux qui souhaitent expérimenter avec un système alternatif. Elles ne signifient cependant pas que toutes les configurations PC sont désormais prises en charge.
La compatibilité avec les applications Windows continue également de progresser grâce aux améliorations du sous-système Win32 et aux échanges techniques avec l'écosystème Wine. Mais faire fonctionner un logiciel donné reste une question de compatibilité précise, et non une garantie générale.
C'est notamment ce qui distingue ReactOS des solutions de virtualisation. Une machine virtuelle exécutant une véritable copie de Windows conserve l'environnement logiciel de Microsoft, alors que ReactOS tente de recréer son comportement sans utiliser ce système.
L'avantage potentiel est considérable pour les amateurs de logiciel libre et les passionnés de préservation informatique. La difficulté consiste à atteindre une compatibilité suffisante pour rendre cette liberté réellement utilisable.
Peut-on installer ReactOS sur son PC aujourd'hui ?
Techniquement, oui. Mais la meilleure manière de découvrir le projet reste de l'installer dans une machine virtuelle, en utilisant par exemple VirtualBox ou QEMU.
La page officielle de téléchargement propose actuellement ReactOS 0.4.16, ainsi que des compilations de développement plus récentes. Le site rappelle explicitement que le système reste en alpha et ne fournit aucune garantie de stabilité ou de protection des fichiers.
Il faut également distinguer la dernière version publiée des travaux les plus récents. L'annonce concernant NTFS est postérieure à ReactOS 0.4.16 et ne signifie pas que son installateur stable publié en août propose déjà cette fonctionnalité dans les mêmes conditions.
Pour expérimenter avec les nouveautés du pilote, il convient donc de vérifier les compilations de développement et leur documentation, sans supposer que toutes les images disponibles disposent automatiquement du même niveau de prise en charge.
Une machine virtuelle possède ici plusieurs avantages. Elle permet de créer un disque de test sans toucher aux partitions du PC principal, de réaliser des instantanés avant une manipulation risquée et de revenir facilement à un état précédent lorsque quelque chose se passe mal.
C'est aussi un excellent moyen de découvrir l'interface de ReactOS, d'essayer quelques applications Windows anciennes et de mesurer les progrès accomplis depuis les premières versions du projet.
En revanche, tenter immédiatement une installation en dual boot à côté de Windows sur une machine contenant des données importantes serait une bien mauvaise idée. La nouveauté NTFS ne constitue ni une garantie de compatibilité avec une installation Windows existante, ni une assurance contre les problèmes de partitions.
Un petit pas technique qui compte beaucoup pour le logiciel libre
Trente ans après ses débuts, ReactOS n'est toujours pas prêt à remplacer Windows sur l'ordinateur familial. Son matériel compatible reste limité, ses pilotes continuent d'évoluer et de nombreuses applications modernes ne peuvent pas encore être utilisées dans des conditions satisfaisantes.
Mais mesurer un projet comme ReactOS uniquement à sa capacité à remplacer immédiatement Windows serait probablement passer à côté de l'essentiel.
Le système représente aussi un immense travail de compréhension et de réimplémentation de technologies propriétaires. Il contribue à documenter des mécanismes complexes, à développer des composants libres et à préserver la possibilité de faire fonctionner certains logiciels dans un environnement qui ne dépend pas entièrement de Microsoft.
Le pilote NTFS illustre parfaitement cette démarche. Pour l'utilisateur ordinaire, il ne s'agit que d'une fonctionnalité invisible. Pour les développeurs, faire démarrer un système complet depuis un pilote de stockage écrit et amélioré au fil des années représente une étape particulièrement significative.
La prochaine difficulté consistera désormais à rendre ce pilote plus rapide, plus robuste et suffisamment complet pour protéger correctement les données qui lui sont confiées. La journalisation, la mise en cache et la gestion des permissions seront autant de chantiers indispensables avant de pouvoir parler d'une solution réellement mature.
ReactOS n'a pas encore annoncé de date pour son passage en version bêta. Mais cette nouveauté montre qu'après trois décennies, le projet continue d'avancer sur des composants essentiels plutôt que de se contenter de nouvelles apparences.
Le clone libre de Windows n'est pas encore prêt à remplacer son modèle. Mais il vient de franchir une étape qui lui permet de fonctionner un peu plus comme lui.
Et dans un monde informatique où l'on nous pousse régulièrement à remplacer des machines parfaitement fonctionnelles, voir des développeurs passer des années à recréer patiemment les fondations d'un système d'exploitation possède un charme assez particulier.
ReactOS avance lentement, parfois très lentement. Mais à défaut d'aller vite, il continue de construire ses propres fondations. Et cette fois, elles peuvent être formatées en NTFS.
Communauté
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.