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ArtCraft veut refaire Adobe… puis Office : 13 applis open source en Rust codées à vitesse IA

Photoshop, Premiere Pro, Illustrator, Lightroom, After Effects, Acrobat, InDesign… puis Word, Excel, PowerPoint, du CAD et même une station audio. En quelques jours, le projet ArtCraft est passé d’une expérience assez folle à une suite de treize applications open source, développées en Rust avec une utilisation intensive de Claude. Gratuit, local, sans abonnement et avec des interfaces volontairement familières : sur le papier, le cauchemar idéal d’Adobe et Microsoft. Dans la réalité, les premiers tests rappellent qu’on parle encore de logiciels très jeunes, parfois incapables d’effectuer correctement des opérations élémentaires. Mais le phénomène est peut-être ailleurs : l’IA commence à rendre économiquement envisageable ce que personne n’aurait sérieusement tenté seul il y a encore quelques années — reconstruire publiquement des catégories entières de logiciels propriétaires.

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ArtCraft veut refaire Adobe… puis Office : 13 applis open source en Rust codées à vitesse IA

Sept clones d’Adobe sont devenus treize applications en quelques jours

L’histoire aurait déjà été suffisamment étonnante avec sept logiciels. Début octobre, le développeur Brandon Thomas présentait une série d’applications destinées à reproduire les workflows des principaux outils Adobe : PhotoCraft pour l’édition d’images, VectorCraft pour le vectoriel, FilmCraft pour le montage vidéo, LightCraft pour la photographie et le développement RAW, PdfCraft pour les PDF, EffectCraft pour le compositing et les effets visuels, et DesignCraft pour la mise en page. Nous avions d’ailleurs déjà consacré un premier article à ces sept alternatives open source à Adobe développées en Rust , alors que le projet commençait tout juste à exploser sur GitHub.

Depuis, ArtCraft a encore grossi. La page officielle des Crafting Apps recense désormais treize logiciels , avec en plus FigCraft, WordCraft, SoundCraft, DeckCraft, CADCraft et GridCraft. On passe donc tranquillement d’une attaque frontale contre Creative Cloud à quelque chose qui commence à ressembler à un mélange d’Adobe, Microsoft Office, Figma, AutoCAD et station audio numérique.

À ce rythme, il ne manque plus que SteamCraft, WindowsCraft et probablement une reproduction de SAP avant vendredi.

Le plus intéressant est que l’équipe ne présente pas ces programmes comme des interfaces Web déguisées en applications desktop. ArtCraft explique que les logiciels sont compilés nativement pour Windows, macOS et Linux, sans Electron ni WebView, avec plusieurs versions également utilisables dans le navigateur via WebAssembly. Les fichiers sont censés rester traités localement, sans aller-retour obligatoire dans le cloud.

Du « vibe coding », mais avec près de 57 000 étoiles GitHub

Ce qui a propulsé l’histoire au-delà de la simple curiosité open source est la manière dont ces logiciels ont été produits. Selon l’enquête d’Ars Technica consacrée au projet, Brandon Thomas explique avoir énormément utilisé Claude Opus 5.5 d’Anthropic pour construire ces réimplémentations, écrites à partir de zéro en Rust. Il les décrit comme des projets « clean room » : l’objectif affiché est de reproduire comportements et workflows sans récupérer le code source propriétaire d’Adobe.

Le résultat a rapidement dépassé le stade du dépôt GitHub que trois personnes ont compilé un dimanche soir. Au moment de notre vérification, le dépôt officiel de PhotoCraft affiche plus de 56 000 étoiles GitHub, près de 10 000 forks et plus de 2 000 commits dans son historique. FilmCraft dépasse de son côté les 12 000 étoiles. Ces chiffres évoluent très vite, mais ils montrent au minimum que l’expérience a déclenché une énorme curiosité chez les développeurs.

L’usage de l’IA ne signifie évidemment pas qu’un prompt du genre « fais-moi Photoshop mais gratuit stp » a produit 13 applications impeccables entre le café et le déjeuner. Le développeur derrière ArtCraft possède lui-même une longue expérience logicielle, et l’inspection, l’architecture, les tests ainsi que les corrections restent une énorme partie du travail. Mais l’échelle atteinte en aussi peu de temps serait extrêmement difficile à imaginer avec une méthode classique menée par une seule personne ou une petite équipe.

Et c’est précisément pour cela que le projet mérite davantage d’attention que son niveau actuel de finition.

PhotoCraft veut réellement ouvrir et sauvegarder des PSD

La meilleure façon d’éviter le piège du « clone » purement cosmétique est de regarder ce que les applications tentent réellement de faire. PhotoCraft, par exemple, ne se contente pas d’afficher un panneau Calques vaguement familier. Le dépôt officiel de PhotoCraft annonce la gestion de calques, masques, réglages, styles, texte, vecteurs, pinceaux et fichiers PSD. L’application repose sur un compositeur GPU utilisant wgpu, qui permet de cibler Metal, Vulkan, DirectX 12 et WebGPU.

ArtCraft affirme également tester régulièrement la compatibilité PSD à partir de fichiers réels plutôt que de se contenter d’une case « PSD support » dans un tableau marketing. Cela ne signifie pas que tous les fichiers Photoshop de la planète s’ouvriront parfaitement : entre les Smart Objects, les plugins, les effets obscurs et vingt ans de compatibilité ascendante, le format possède suffisamment de pièges pour occuper quelques développeurs jusqu’à leur retraite.

FilmCraft poursuit la même logique côté vidéo. Son code source public décrit un éditeur non linéaire construit entièrement en Rust, avec timeline multipiste, espaces de travail, compositing GPU et prise en charge annoncée de formats comme H.264, HEVC, ProRes ou AAC. L’équipe affirme même avoir écrit plusieurs briques de codec à partir des spécifications publiques plutôt que simplement encapsuler une grosse application Web.

Sur le papier, c’est beaucoup plus ambitieux qu’un thème sombre avec quatre boutons qui ressemble à Premiere.

Ne désinstallez surtout pas Photoshop ce soir

Maintenant vient la partie légèrement moins spectaculaire.

Ces logiciels ne sont pas prêts à remplacer Adobe dans un environnement professionnel. ArtCraft lui-même classe PhotoCraft et plusieurs autres applications en « early alpha », tandis qu’une grande partie du catalogue reste officiellement « in development ».

Et les essais indépendants confirment que ces mots ne sont pas là uniquement pour décorer le README. TechRadar a réellement installé et testé PhotoCraft et FilmCraft sur un MacBook Pro. PhotoCraft lui a notamment posé problème avec les fichiers HEIC, certaines sélections se comportaient mal et l’enregistrement de documents PSD n’a pas fonctionné correctement dans la configuration testée. FilmCraft permettait déjà de créer des projets, importer des clips, travailler sur plusieurs pistes, appliquer des corrections colorimétriques et des transitions, mais le journaliste ne pouvait même pas raccourcir normalement un clip en faisant glisser son bord. L’audio de ses vidéos produisait par ailleurs essentiellement du bruit statique.

Bref, Premiere Pro peut dormir cette nuit.

TechRadar note également que PhotoCraft occupait environ 80 Mo et FilmCraft autour de 90 Mo sur sa machine, contre plusieurs gigaoctets pour les logiciels Adobe correspondants. C’est spectaculaire, mais une partie de cette différence s’explique aussi très simplement par tout ce qui n’est pas encore présent dans les applications ArtCraft. Un logiciel de 90 Mo est effectivement très léger quand il ne sait pas encore faire certaines choses que son concurrent maîtrise depuis vingt ans.

Le plus intéressant n’est peut-être pas de remplacer Adobe

Réduire le projet à « Photoshop gratuit fait par une IA » passe à côté du phénomène.

Nous disposons déjà d’excellents logiciels libres ou gratuits. GIMP, Krita, Inkscape, darktable, Kdenlive, Blender, Scribus et bien d’autres n’ont pas attendu Claude pour exister. Certains sont extrêmement matures et utilisés quotidiennement dans de vrais workflows professionnels.

Le problème est qu’ils ont souvent leur propre interface, leurs propres raccourcis et leur propre philosophie. Pour quelqu’un qui travaille depuis quinze ans dans Photoshop ou Premiere, passer à une alternative implique non seulement de vérifier les fonctionnalités, mais aussi de réapprendre des habitudes musculaires construites pendant des milliers d’heures.

ArtCraft prend une direction différente : rendre les interfaces volontairement familières. Son site explique explicitement que menus, outils, panneaux et raccourcis sont placés là où les professionnels habitués aux produits dominants s’attendent à les trouver.

L’idée n’est donc pas uniquement « faisons un bon éditeur d’image libre ».

C’est plutôt : « faisons en sorte qu’un utilisateur Photoshop puisse ouvrir le logiciel et comprendre immédiatement où cliquer ».

Ce détail pourrait compter énormément si la qualité suit un jour.

Mais copier un workflow n’est pas juridiquement totalement anodin

L’expression « clean-room reimplementation » possède également une importance particulière. Réimplémenter les fonctionnalités d’un logiciel sans reprendre son code source est une pratique ancienne de l’informatique. C’est notamment ce qui a permis l’existence de multiples implémentations compatibles de protocoles, de systèmes et de formats.

Cela ne signifie pas que n’importe quelle reproduction est automatiquement juridiquement tranquille.

Ars Technica souligne notamment la question du « trade dress », c’est-à-dire la possibilité que l’apparence générale et certains éléments très distinctifs d’un produit soient suffisamment proches pour créer un autre terrain de conflit. Le projet affirme ne pas utiliser le code, les icônes ou les ressources propriétaires d’Adobe, mais déterminer ce qui est ou non juridiquement protégeable dans une interface utilisateur peut devenir nettement plus subtil qu’un simple git diff.

À ce stade, rien dans les sources consultées n’indique qu’Adobe ait engagé une procédure contre ArtCraft. Il serait donc prématuré de transformer les captures d’écran en épisode de Suits: Creative Cloud Edition.

Mais plus les applications approcheront réellement de la parité fonctionnelle et visuelle annoncée, plus ces questions auront des chances de devenir intéressantes.

L’IA transforme aussi le coût de la concurrence logicielle

C’est probablement ici que se trouve le vrai sujet de fond.

Un logiciel comme Photoshop ou Premiere n’est pas uniquement gros parce que ses développeurs aiment les fichiers de 7 Go. Il représente plusieurs décennies de développement, d’optimisation, de tests, de support matériel, de corrections de formats bizarres et de compatibilité avec des milliers de workflows professionnels.

Historiquement, vouloir reconstruire quelque chose d’équivalent demandait soit une communauté open source énorme pendant des années, soit une entreprise disposant de dizaines ou centaines d’ingénieurs.

Les outils de génération de code pourraient réduire ce coût initial de manière spectaculaire.

Ils ne font pas disparaître la maintenance. Ils ne transforment pas automatiquement du code généré en produit fiable. Ils peuvent même produire énormément de bugs extrêmement vite, ce qui constitue une forme d’amélioration de productivité dont l’industrie pourrait probablement se passer.

Mais ils permettent désormais à une petite équipe d’attaquer simultanément des surfaces fonctionnelles qui auraient autrefois nécessité une organisation beaucoup plus importante.

Treize applications affichées sur le catalogue ArtCraft actuel constituent une excellente démonstration de cette nouvelle économie, même si douze d’entre elles restent imparfaites pendant longtemps.

Et maintenant, Word, Excel, PowerPoint… et même le CAD

La partie la plus amusante est que le projet n’a visiblement aucune intention de rester concentré sur Adobe.

WordCraft cible le traitement de texte, GridCraft les tableurs, DeckCraft les présentations, FigCraft la conception d’interfaces, SoundCraft l’audio et CADCraft la conception assistée par ordinateur. Le site officiel les classe encore majoritairement comme « in development », et il serait donc totalement absurde de conseiller aujourd’hui à une entreprise de migrer ses 800 classeurs financiers vers GridCraft.

Mais la stratégie devient très claire : ArtCraft ne veut plus simplement fabriquer quelques alternatives créatives.

Il veut construire une famille d’applications desktop open source cohérentes, partageant les mêmes principes techniques : Rust, exécution locale, interfaces natives, licences permissives et possibilités de contrôle par des agents IA.

Autrement dit, l’IA n’est pas uniquement utilisée pour écrire le logiciel.

Elle fait aussi partie de l’architecture prévue pour l’utiliser. PhotoCraft et FilmCraft exposent par exemple leurs actions comme des commandes pouvant être pilotées depuis l’interface, la ligne de commande ou des mécanismes destinés aux agents.

La boucle est presque parfaite : l’IA aide à fabriquer l’application qui permettra ensuite à une autre IA de piloter l’application.

Quelque part, une souris commence à mettre à jour son CV.

L’abonnement logiciel est clairement dans le viseur

ArtCraft ne fait pas vraiment mystère de son positionnement. Le site officiel affiche directement « No subscription required » et « Stop renting from websites ». L’objectif revendiqué est de proposer des logiciels que l’utilisateur peut télécharger, conserver, modifier et exécuter sans continuer à payer simplement pour ouvrir son environnement de travail.

Selon Ars Technica, Brandon Thomas dit avoir notamment été motivé par sa frustration face aux frais et mécanismes d’annulation liés aux abonnements Adobe. Le financement du développement ne reposerait pas sur un abonnement aux Crafting Apps elles-mêmes, mais notamment sur d’autres activités ArtCraft autour de ses outils et modèles d’IA.

Cela touche évidemment une corde sensible.

Adobe n’est pas devenu dominant uniquement parce que ses logiciels sont bons. Ses formats, habitudes, workflows d’entreprises et décennies de formation constituent un énorme verrouillage. Et le passage généralisé aux abonnements a créé toute une population d’utilisateurs qui apprécie Photoshop tout en rêvant régulièrement d’une relation commerciale légèrement moins fusionnelle avec Adobe.

Les Crafting Apps arrivent exactement dans cet espace émotionnel.

Beaucoup trop tôt pour une migration, suffisamment avancé pour être pris au sérieux

Alors, faut-il installer PhotoCraft ?

Pour expérimenter, contribuer, observer ce que permet aujourd’hui du développement fortement assisté par IA ou simplement jouer avec une alternative open source : absolument.

Pour remplacer demain matin Photoshop dans une agence qui facture ses productions à des clients : probablement pas.

Les propres pages du projet affichent clairement les statuts « early alpha » et « in development », tandis que les tests pratiques de TechRadar montrent encore de gros trous fonctionnels. Il serait donc injuste de comparer directement une application vieille de quelques semaines à un produit ayant bénéficié de décennies de développement — dans un sens comme dans l’autre.

Ce qu’ArtCraft démontre déjà est plus subtil.

Une petite équipe peut désormais arriver publiquement avec un éditeur photo, un logiciel vidéo, un outil vectoriel, un environnement de compositing, un traitement de texte, un tableur, un outil de présentation, une application CAD et plusieurs autres programmes, publier le code source, générer une communauté gigantesque en quelques jours et commencer à combler les trous presque en temps réel.

Il y a encore une distance énorme entre générer beaucoup de logiciel et construire du bon logiciel.

Mais jusqu’ici, le premier était déjà suffisamment cher et lent pour protéger énormément d’acteurs établis.

Cette barrière vient peut-être de prendre un sérieux coup de marteau.

Et si ArtCraft réussit ne serait-ce qu’à transformer deux ou trois de ses treize applications en alternatives réellement crédibles, Adobe et Microsoft n’auront pas besoin de paniquer.

Ils auront simplement besoin de regarder d’un peu plus près ce qui se passe derrière eux.

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