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Les consoles rétro « 5 000 jeux » dans le viseur : l’ESA demande à Washington de classer Anbernic parmi les marchés notoires

Les petites consoles d’émulation vendues avec des milliers de jeux préchargés pourraient bientôt attirer beaucoup plus d’attention aux États-Unis. Dans un dossier transmis à l’Office of the United States Trade Representative, l’Entertainment Software Association demande que les appareils « plug-and-play » remplis de ROMs non autorisées soient traités comme l’équivalent vidéoludique des « superfakes », ces contrefaçons très convaincantes difficiles à distinguer d’un produit normal. Anbernic est directement nommé. Mais attention : aucune interdiction de vente n’a été décidée, et le vrai sujet n’est pas l’émulation en elle-même. C’est le modèle commercial consistant à vendre une jolie machine à 60 euros avec plusieurs milliers de jeux copyrightés déjà prêts à lancer.

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Les consoles rétro « 5 000 jeux » dans le viseur : l’ESA demande à Washington de classer Anbernic parmi les marchés notoires

La petite console rétro vient de passer du rayon geek au dossier de Washington

Les consoles portables d’émulation sont devenues un véritable petit marché parallèle du jeu vidéo. Pour quelques dizaines d’euros, on trouve aujourd’hui des machines Linux ou Android capables de reproduire une impressionnante quantité de consoles rétro, du Game Boy à la PlayStation en passant par la Mega Drive, la Super Nintendo, la Neo Geo ou la Dreamcast selon la puissance du modèle. Le problème commence lorsqu’au lieu de vendre simplement le matériel et les émulateurs, le fabricant ou le vendeur ajoute une carte microSD contenant directement plusieurs centaines ou plusieurs milliers de jeux commerciaux.

C’est précisément ce modèle que l’Entertainment Software Association — l’organisation professionnelle qui représente une grande partie de l’industrie américaine du jeu vidéo — attaque dans son dossier déposé le 7 octobre auprès de l’USTR. L’ESA y demande à l’administration américaine de considérer certaines consoles portables et appareils « plug-and-play » comme une forme de marché de piratage à part entière. Elle parle même de « superfakes », en référence aux contrefaçons suffisamment bien produites pour passer pour des produits légitimes.

La comparaison peut sembler excessive lorsqu’on imagine simplement une petite machine chinoise faisant tourner RetroArch. Mais l’argument de l’ESA est plus précis : ces appareils ressemblent à de vrais produits électroniques grand public, disposent d’écrans corrects, d’un emballage, d’une interface travaillée et se retrouvent parfois sur des marketplaces très classiques. Pourtant, leur principal argument de vente peut être une carte mémoire contenant « 2 000 », « 5 000 » ou « 10 000 » jeux qu’aucun acheteur n’a acquis individuellement. Pour le consommateur peu technophile, le produit peut donc donner l’impression qu’il achète une console officiellement livrée avec une gigantesque ludothèque.

L’ESA vise directement Anbernic

Cette fois, l’industrie ne se contente pas de dénoncer les obscurs sticks HDMI estampillés « 4K Retro Game 90000 in 1 Super Mario Pro Max » vendus à côté des chargeurs USB.

Dans la recommandation adressée à l’USTR, Anbernic.com est explicitement nommé comme « Notorious Online Market » potentiel. L’ESA affirme que des appareils de la marque sont régulièrement proposés ou expédiés avec des cartes mémoire contenant des centaines ou milliers de copies non autorisées de jeux publiés par ses membres. Elle souligne également leur présence sur de grandes plateformes comme Amazon et eBay et indique qu’Anbernic lance généralement huit à dix modèles par an, vendus entre environ 40 et 200 dollars.

Le point intéressant est qu’il n’est même pas nécessaire de se contenter du discours de l’ESA pour constater que les bibliothèques préchargées ont longtemps fait partie du marketing de certaines machines. Sur une fiche officielle Anbernic du RG503, une version 16 Go est explicitement décrite comme étant vendue « sans jeu », tandis qu’une déclinaison avec carte supplémentaire annonce être compatible avec 4 193 jeux. Une autre ancienne fiche, celle du RG300X, distingue là aussi une version « No Game » d’un pack annoncé avec 5 000 jeux compatibles. Cela ne démontre évidemment pas que chaque fichier inclus est illégal, mais on comprend assez facilement pourquoi les ayants droit regardent ce type de catalogue avec une certaine curiosité.

L’ESA va plus loin en estimant qu’Anbernic « normalise » le piratage matériel en transformant une énorme bibliothèque de ROMs en produit électronique proprement emballé. Le mot est fort, mais il résume bien le changement de perception : le piratage n’est plus nécessairement quelqu’un qui télécharge un ZIP douteux sur un forum à 3 heures du matin. Il peut désormais arriver sous forme d’une console neuve, commandée comme n’importe quel autre gadget.

Non, l’émulation n’est pas ce que l’ESA cherche officiellement à faire disparaître

C’est ici qu’il faut éviter un raccourci particulièrement tentant : console d’émulation ne signifie pas automatiquement console pirate.

Une machine comme une Anbernic peut parfaitement être vendue sans jeux et être utilisée avec des logiciels libres, du homebrew ou des sauvegardes que l’utilisateur possède légalement selon le cadre juridique applicable. La soumission de l’ESA ne demande d’ailleurs pas de bannir les émulateurs en tant que technologie. Elle cible spécifiquement les appareils dont l’attrait commercial repose sur des bibliothèques de jeux préchargées sans autorisation, ainsi que les vendeurs et intermédiaires qui les distribuent.

L’organisation propose notamment de considérer les catalogues préinstallés comme une preuve importante de piratage commercial, d’inspecter les cartes mémoire vendues avec les appareils, d’obliger les vendeurs à démontrer qu’ils disposent des droits nécessaires et de suspendre les vendeurs récidivistes plutôt que de simplement retirer une annonce isolée. Elle demande également davantage de contrôles douaniers et une coordination entre fabricants, importateurs, marketplaces et prestataires logistiques.

C’est une distinction importante pour toute la scène retrogaming. Une console vide capable de faire tourner des émulateurs n’a rien à voir commercialement avec un appareil vendu grâce à une photo montrant Mario, Sonic, Metal Slug et Pokémon accompagnés du slogan « 15 000 GAMES INCLUDED ». Techniquement, les deux machines peuvent pourtant être strictement identiques.

Et c’est précisément cette zone grise qui risque de devenir compliquée si la pression réglementaire augmente.

Pourquoi parler de « superfake » ?

Le terme vient du thème retenu cette année par l’USTR autour des contrefaçons de grande qualité. Un « superfake » est normalement un produit suffisamment convaincant pour imiter l’apparence, l’expérience commerciale ou la présentation d’un article officiel. L’ESA considère que certaines consoles rétro fonctionnent de la même façon dans le jeu vidéo : l’électronique peut être tout à fait correcte, le produit possède sa propre marque et son propre design, mais sa valeur commerciale provient en grande partie d’un catalogue de contenus protégés qu’il n’a pas le droit de distribuer.

C’est d’ailleurs ce qui différencie ce marché des anciennes consoles pirates extrêmement basiques. Le fameux clone de NES en plastique vendu sur un marché avec « 9999999 jeux » dont 870 variantes de Super Mario Bros. n’essayait généralement pas de passer pour une plateforme moderne et crédible. Les nouvelles portables peuvent, elles, bénéficier de tests spécialisés, de communautés Discord, de mises à jour firmware, de systèmes Linux personnalisés et parfois d’une excellente qualité de fabrication.

GamesRadar souligne justement ce risque de confusion : en formulant la critique de façon trop générale, les autorités pourraient finir par mettre dans le même sac les vendeurs proposant réellement des milliers de ROMs et les fabricants d’appareils parfaitement légitimes destinés à l’émulation. C’est probablement le point le plus sensible du dossier.

Autrement dit, le problème n’est pas que la machine ressemble à une Game Boy particulièrement musclée.

Le problème est ce qu’il y a sur la carte SD lorsqu’on appuie sur Power.

Une offensive qui ne sort pas de nulle part

Les autorités européennes ont déjà eu affaire à ce type de produits. En 2024, la Guardia di Finanza italienne avait saisi environ 12 000 consoles rétro contenant plus de 47 millions de copies pirates. L’opération concernait du matériel fabriqué en Chine et distribué dans plusieurs régions italiennes par des sites Web, des commerces physiques et des plateformes en ligne. Les appareils étaient également accusés de ne pas respecter différentes normes européennes de sécurité.

L’ESA reprend d’ailleurs cette opération dans son propre dossier, en l’associant à des appareils Anbernic. Sa conclusion est que le phénomène ne relève plus simplement du petit vendeur de marché aux puces : il existe désormais une véritable chaîne commerciale capable d’écouler du matériel d’émulation préchargé par milliers.

Le raisonnement économique est assez évident. Copier 5 000 ROMs supplémentaires sur une carte mémoire coûte pratiquement zéro euro au vendeur, mais augmente énormément la valeur perçue du produit. Entre une console affichée « 69 € » et la même machine présentée comme « 69 € avec 8 000 jeux », devinez laquelle attire le plus facilement quelqu’un qui ne sait pas ce qu’est un dump ROM.

C’est un modèle commercial presque parfait.

Sauf pour les éditeurs des 8 000 jeux en question.

Anbernic n’est absolument pas interdite aux États-Unis

C’est le détail à retenir avant que les titres « ANBERNIC BANNED IN USA!!! » ne commencent à fleurir sur YouTube avec un visage choqué en miniature.

L’USTR n’a encore rien décidé.

À ce stade, l’ESA a soumis une recommandation dans le cadre du processus annuel de consultation. L’administration américaine décidera plus tard quelles entités figurent réellement dans sa liste finale. L’USTR précise officiellement que sa Notorious Markets List sert à attirer l’attention sur des marchés signalés comme facilitant la contrefaçon ou le piratage et à encourager les autorités et opérateurs à agir. Elle précise surtout que la présence sur cette liste ne constitue pas une conclusion juridique établissant une violation de la loi.

Donc non, être ajouté à la liste ne déclenche pas automatiquement un immense bouton rouge « BLOQUER TOUTES LES CONSOLES À LA FRONTIÈRE ».

La désignation peut en revanche renforcer la pression sur les marketplaces, moyens de paiement, intermédiaires, autorités douanières et partenaires commerciaux. C’est exactement ce que cherche l’ESA : rendre beaucoup plus difficile la distribution industrielle des machines vendues comme des bibliothèques pirates clé en main.

Même une inscription ne signifie d’ailleurs pas nécessairement disparition immédiate. TorrentFreak rappelle que certains sites déjà présents sur les précédentes listes continuent parfaitement de fonctionner. La liste sert davantage de projecteur politique et commercial que de bouton de fermeture magique.

Ce qui pourrait réellement changer pour les amateurs de consoles rétro

Le scénario le plus probable n’est donc pas l’interdiction des machines d’émulation. Il serait beaucoup plus logique de voir les fabricants et revendeurs séparer davantage le matériel et les jeux.

Une Anbernic vendue vide avec un système Linux, des émulateurs open source et un lecteur microSD constitue un produit beaucoup plus facile à défendre qu’une version annoncée avec 5 000 ROMs dont certaines correspondent à des jeux encore commercialisés sur Switch, Steam ou les différentes boutiques rétro officielles.

Cela pourrait pousser davantage de marques à adopter un modèle déjà courant chez certains fabricants : appareil nu, carte système éventuellement incluse, et l’utilisateur s’occupe ensuite de sa bibliothèque. Les marketplaces pourraient également devenir plus agressives avec les annonces mentionnant des milliers de jeux ou utilisant des personnages et captures d’écran protégés.

Pour les utilisateurs avertis, le changement serait finalement assez mineur. Installer un frontend, ajouter des émulateurs et organiser une collection fait déjà partie de l’expérience de beaucoup d’amateurs.

Pour la personne qui achète une console précisément parce que « tout est déjà dessus », l’expérience deviendrait nettement moins plug-and-play.

Et c’est exactement ce que souhaite l’ESA.

Derrière les ROMs, un vieux problème de conservation du jeu vidéo

L’ironie est que cette bataille se déroule au moment où l’industrie peine toujours à rendre légalement accessibles une quantité énorme de jeux anciens.

Une partie des ROMs présentes sur ces appareils concerne des titres qui ne sont plus commercialisés depuis vingt ou trente ans. Certaines licences appartiennent à des entreprises disparues, d’autres sont bloquées par des contrats, des problèmes musicaux ou des droits impossibles à démêler. Pour le joueur, le discours « achetez une version légale » devient beaucoup moins convaincant lorsqu’aucune version légale n’existe.

Mais cela ne rend pas automatiquement légale la vente commerciale de milliers de copies sans autorisation.

C’est toute la contradiction du retrogaming moderne : les joueurs veulent conserver et rejouer l’histoire du média, tandis que le droit d’auteur fonctionne souvent sur des durées beaucoup plus longues que la période commerciale réelle des jeux. La réponse des fabricants chinois a été incroyablement pragmatique : mettre tout ce qu’ils trouvent sur une microSD et laisser les avocats régler la question vingt ans plus tard.

Visiblement, les avocats viennent d’arriver.

La petite console à 60 euros devient un vrai enjeu industriel

L’affaire est intéressante parce qu’elle montre à quel point le marché de l’émulation portable a changé. Il y a quelques années, ces consoles relevaient essentiellement d’un loisir de niche pour utilisateurs capables d’installer eux-mêmes leurs ROMs et de passer trente minutes à comprendre pourquoi l’émulateur PlayStation affichait un écran noir.

Aujourd’hui, une machine comme une Anbernic ressemble suffisamment à un produit grand public pour être achetée sans aucune connaissance particulière. C’est exactement ce succès qui attire maintenant l’attention des éditeurs.

L’ESA ne cherche donc pas seulement à poursuivre quelques sites de téléchargement supplémentaires. Elle attaque une étape suivante du piratage : le moment où celui-ci devient un produit physique propre, séduisant et immédiatement utilisable.

L’issue du dossier américain reste totalement ouverte. L’USTR peut accepter la recommandation, l’ignorer ou retenir seulement certains acteurs et pratiques. Rien ne permet donc d’annoncer aujourd’hui une interdiction d’Anbernic ou la disparition des consoles d’émulation.

Mais un message est déjà très clair.

La période où l’on pouvait vendre tranquillement une console portable accompagnée de « 10 000 classiques rétro inclus » comme s’il s’agissait d’un bonus parfaitement banal pourrait commencer à se compliquer sérieusement.

Et quelque part, une carte microSD de 256 Go vient probablement d’avoir un petit frisson.

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